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Julie

 

Ce ne sont encore que des ébauches qui prennent sens et forme peu à peu....
 

Le galop de la jument soulevait sur le chemin une traînée de poussière qui montait en nuage beige jusqu'au feuillage des arbres  courbés comme une voûte sous le mistral. Le jeune cavalier galopait sur le chemin un peu sec, un peu dépouillé, par un matin de Décembre où la verdure pâle des pins et des oliviers est à peine visible. La campagne tout de même verte en cette saison, prolonge jusqu'à la mer son herbe courte et s'approche de la Camargue de l'autre côté avec ses marais pleins de roseaux. deux ou trois oiseaux s'envolent en secouant leurs ailes.
L'arrière Provence est encore remplie de sous bois flamboyants de feuilles qui craquent sur le sol lorsqu'on marche en automne, ombragés et frais l'été, plein de senteurs surprenantes lorsque éclosent les fleurs des champs, les herbes naturelles qui parfument les cuisines. L'hiver, les arbres et les mousses vous protègent du vent et de froid.
Un jeune garçon solitaire venait souvent là fuir la haine de son frère, l'indifférence de sa mère et de ses sœurs et les corrections données la plupart du temps sans raison par son père.
En marche vers son destin, ce jeune garçon d'une dizaine d'années se promenait ce jour-là à son habitude. Le cheval flaira l'odeur de peur avant même que la fillette ne surgisse de la forêt. Le martellement sourd, rythmé des sabots, troublait le silence les pas de l'animal soulevaient un léger nuage de poussière autour de se jambes. 

L'enfant si familier avec l'immense bête, aperçut une petite fille, seulement vêtue d'un pyjama taché, une poupée serrée contre son cœur, la main encore dans la main de sa mère allongée et inerte. Elle ne l'avait pas entendu venir, elle se tenait au milieu d'un sentier couvert de bogues de châtaignes, les yeux sur le corps étendu, elle ne voyait rien d'autre. Elle était nu-pieds et pleurait silencieusement, reniflant de temps en temps. Les taches rouges sur son corps contrastaient avec la pâleur de son visage. Le garçon dut défaire l'étreinte de ses mains. En elle et autour d'elle, il n'y avait que du silence et du mystère comme si toutes les portes de son jeune cœur s'étaient fermées. Tout en portant son pouce dans la bouche, elle serra cependant la main du jeune garçon tout en restant comme étrangère à cet instant. Elle ne devait pas avoir plus de trois ou quatre ans. Elle était menue et fragile, un peu maigre à son goût mais avec de grands yeux verts si beaux. Il sentit l'odeur écœurante et fade du sang. Elle en avait partout et se hâta de l'éloigner de ce lieu. Quelque chose tirait et poussait le garçon à agir. Non seulement la fillette était mignonne et exprimait le désarroi et le douceur, mais la mère non plus ne l'effrayait pas. C'étaient les mains de celle-ci qui accrochaient son regard. Ces mains jointes le suppliaient.
Soudain, il s'arrêta en chemin. Que faire ?
Ramener l'enfant à la maison ? Il se ferait gronder encore une fois et la fillette serait jetée à la rue. C'était trop souvent que son père et son frère le brutalisaient pour son humanité, sa manie de ramasser les bêtes blessées...
Il pensa à son charitable voisin. Il n'était pas riche, mais son épouse était tendre et lui était serviable.

Ils habitaient un charmant village de l'Ouest Provençal, non loin de la Camargue, construit autour de sa place et de sa fontaine. Sur les bords d’un ruisseau qui comme beaucoup va perdre ses eaux dans les failles des collines calcaires, se dressait la maison où les deux fermiers et leur fils vivaient modestement, mais paisiblement. La vieille maison, une fermette ancienne, présentait un  mur percé de nombreuses fenêtres et un haut pigeonnier. Une débauche de fleurs somptueuses décoraient la façade. Devant, s'étalaient les prairies où paissaient vaches et chevaux. Ça sentait le purin, la veille au soir, les paysans avaient sans doute fumé les champs en face de la propriété. La lueur argentée de l'aube apparaissait derrière les bois;
Les oiseaux juchés sur la ligne électrique piaillaient à l'envi. Elle entendit sonner l'horloge du clocher du village. Une tondeuse pétaradait au loin. Un tracteur passait bruyamment. Une belle journée de printemps.
.Plus loin, on apercevait le clocher du village et quelques toits  d'ardoise. Puis le bois commençait d'abord par un moutonnement serré de chênes et bien plus loin dans les combes, de châtaigniers.
Raide de fierté, vide de souffle, de vie, de chagrin, la minuscule fillette tendit sa paume sale que le couple d'agriculteurs emprisonna dans une chaleureuse étreinte. Le grand-père la serra à son tour sur ses genoux et sembla rajeunir. La mère aida la fillette à se laver et voyant sa fatigue ressortit le petit lit de son fils et la coucha. Mais, dans la nuit, l'obscurité transforma les poutres de la bâtisse en serpents et les objets en monstres menaçants. A intervalles réguliers la fillette hurlait. Il fallut la garder dans la chambre des adultes et la bercer souvent. Aux premières lueurs de l'aube, elle semblait régulièrement oublier ses terreurs de la nuit.
L'autre enfant était déjà un grand garçon. Autant la fillette était blonde, autant il était brun mais d'un magnifique brun soyeux et brillant. Il formait un contraste sympathique avec sa sœur d'adoption qu'il adora tout de suite. Il aidait son père sur les terres et pour le bétail, jusqu'au dernier moment avant d'aller à l'école ou au retour. C'est seulement à l'école, avec les autres enfants, qu'il pouvait jouer à des jeux variés dont leur préféré était le ballon et chaque dimanche il pratiquait un peu comme eux, le foot.
François venait chaque jour prendre des nouvelles de la fillette, en cachette de sa famille. Devant l'orgueil pourtant sympathique qui tendait ce visage  d’enfant, maigre et attirant, il devait lutter contre l’émotion. .Le père de son copain Théo avait promis de s'occuper de l'enfant, de faire des recherches sur sa famille. Aussi n'avait-il aucune inquiétude à son sujet.
- Il me faudra fouiller le passé, mais cela ne me fait pas peur avait dit le père de Théo à François..
La mère de Théo, de son côté avait rapidement confectionné quelques vêtements car ils n'étaient pas assez riches pour en acheter.
Peu à peu la fillette se calma et s'habitua à sa nouvelle vie. Mais comme elle mélangeait le présent et le passé, le rêve et la réalité elle se sentait encore un peu perdue parfois.

Dans la vaste cuisine de la grande ferme, tout au long de chaque soirée, elle dut rapidement s'habituer à ces portes qui s'ouvraient et se fermaient. Portes sur la nuit d'où venait une forte odeur de fumier. Les chiens aussi se faufilaient crottés jusqu'aux yeux pour avoir gratté dans les trous de musaraignes ou de lapins.
Pour son  bonheur comme depuis longtemps pour celui de son frère, il suffisait que la maman fût présente avec ses tendres bras puissants, qu'elle les accueillît le soir, avant d'aller au lit pour leur chanter une berceuse. Elle était douce, toujours polie avec de belles joues roses et fraîches.
La mère, Léa,  elle, avait un doux visage flétri par l'air des champs. Elle s'informait chaque soir si l'on voulait une tisane, si le repas était suffisant. Elle caressait au passage la joue du garçon Théo et les cheveux de Julie à demi endormie et dont les longs cheveux d'or bruni s'étalaient sur la table et brillaient à la lueur du feu.
- C'est l'heure d'aller au lit les petits !
- Aimiez-vous monter à cheval, Mère, autrefois ?

Si elle aimait ! Sur le visage de la mère passa comme un frémissement
- Les chevaux étaient la moitié de ma vie. Déjà mon père en faisait l'élevage et ton père était un des meilleurs cavaliers dde la Région


 Puis, avant de se coucher elle entrait doucement dans la chambre de ses enfants car elle considérait qu'elle en avait deux désormais. Un élan affectueux la poussait vers cette petite fille abandonnée. Celle-ci était désormais " son " nouveau bébé, un bébé inespéré qui la rendait heureuse et elle trouvait, à la dorloter,  du réconfort contre la fatigue du travail à la ferme et contre l'hostilité permanente des voisins. Chaque soir elle trouvait le spectacle délicieux. Son fils était déjà grand mais la fillette roulée en boule comme un chaton s'endormait dans l'éparpillement de ses boucles claires, avec encore des teintes de la prime enfance. Elle avait l'air d'un angelot comme sur ces images qu'on montrait à l'église. D'un geste doux elle remontait le drap et la couverture sur la silhouette menue qui serrait sa poupée et suçait son pouce. Son cœur débordait de nouveau d'amour pour ce mignon lutin, comme il y a quelques années pour son fils. Ce cadeau du hasard redonnait de l'élan à la vie de ce couple modeste.
Julie, c'était son prénom commença bientôt une troisième éducation, celle de l'école. Ce ne fut pas pour elle le meilleur moment. Elle adorait les diversions qui lui permettraient d'échapper à l'étude. Non qu'elle ne fût pas intelligente, mais parce qu'elle craignait toujours de perdre sa nouvelle famille. Au contraire, on découvrit qu'à 4 ans, elle savait déjà presque lire et compter. Elle était attirée par les livres d'images et très en avance par rapport aux autres enfants....
L'été fit place à l'automne et les enfants durent aller à l'école. Le fils avait l'habitude d'y aller à cheval et la fillette apprit à monter sans peur avec une surprenante facilité. Ils mettaient un bon cache nez et un gros manteau. Ainsi habillés, ils ne craignaient rien.

L'orage de la veille avait nettoyé les toits de tuiles rouges. Le bois voisin sentait l'herbe et les aiguilles de pin, les feuilles mortes lavées, la terre mouillée. Mais de nouveau le tonnerre grondait, il semblait si lointain pourtant. Personne ne s'inquiétait. Julie suivait vers les granges et les écuries, sa nouvelle maman. Un instant seule dans la cour, il lui sembla apercevoir non un éclair, mais une ombre qui se faufilait et soudain, la grange dans laquelle était entrée sa maman pour porter de l'herbe aux animaux prit feu. Julie hurla. Les parents affolés sortirent à temps les bêtes mais l'orage avait eu le temps de détruire et d'incendier la grange. L'orage, était-ce vraiment l'orage ?
C'est quand le malheur frappe qu'il est méritoire de se soucier des autres.
François et elle apprirent ensemble à monter à cheval. La course les rendait si beaux !. Lui était formidable avec les chevaux. Mais elle aussi semblait avoir la course dans le sang. Ils n'avaient jamais utilisé de cravache, pas même pour donner des instructions de direction. Ni l'un, ni l'autre. François était déjà un beau petit cavalier mais Julie prenait plaisir à se faire hisser par le valet d'écurie sur une jument parmi les plus calmes. Elle n'avait pas longtemps voulu du poney. Après la promenade, il fallait bouchonner le cheval dans son box. François, le petit garçon de 10 ans, malgré les ordres de sa mère à qui il avait osé parler et qui l'avait supplié d'oublier la fillette, n'y réussit pas. L'enfant avait dit s'appeler Julie, elle était encore si petite que c'était tout ce qu'elle savait d'elle.
- Il faut attendre jusqu'aux plaines pour découvrir la vraie Camargue. Tu verras lui promettait-il.
Julie lui souriait :
- Je suis sûre que je vais m'y plaire avait-elle dit la première fois, confiante.
- C'est un pays fait pour toi.
Julie lança vers François un rapide coup d'œil. Comme il savait juger des choses et des êtres!. Elle se sentait elle-même comme un ombrageux petit cheval, né pour galoper vivement , sur des terres arides, fière, instinctive. Elle sentait tellement avide d'espace! C'était  bien là, sans doute la raison pour laquelle, malgré les interdits, ils s'aimaient tant depuis l'enfance.
Devant eux le paysage commençait à se former. A perte de vue s'étendait la grande plaine saline, avec sa maigre végétation grise. Julie se taisait, regardant le chemin bordé de roseaux. Le trot des chevaux s'assourdissait sur le sol sablonneux. Des îles de tamaris coupaient la ligne du ciel au bord de l'horizon.
François croyait son secret enfoui dans son cœur, mais son frère, plus âgé, s'était aperçu de quelque chose. Il avait remarqué ses soudaines rêveries, ses escapades en douce dans la nature, surprenantes chez un garçon habituellement vif et turbulent, quoique des plus gentils. C'était justement ce qui déplaisait à Alex le frère et à son père. C'étaient des gens qui en imposaient. Ils avaient décidé, on ne sait pourquoi de rendre la vie des voisins insupportable, à moins que ce ne soit après la vie de la fillette qu'ils s'acharnaient.
- Allons, fille d'on ne sait qui, pourquoi es-tu si laide ? ricanaient Alex et ses copains d'école.
- Ma pauvre fille, tu ne seras jamais comme nous chantaient les camarades et les cousins d'Alex !
Julie se détournait pour masquer sa peine.
François se plaignait à son frère et avait averti les fermiers qui s'occupaient d'elle.
- Elle devra apprendre à se défendre ou à user les plus moqueurs. répondit le père.
- Elle s'apercevra vite que c'est faux dit la mère. Elle est au contraire si jolie !
François en était conscient et d'ailleurs il ne comprenait pas son frère car déjà son jeune cœur de 10 ans était emballé.
Mais s'il y a bien une chose que Julie savait déjà, c'est que son corps grandissait plus vite que celui de ses camarades. Ses jambes et ses cuisses s'étiraient quand celles des autres s'arrondissaient. Son visage s'allongeait alors qu'il aurait dû selon elle s'arrondir comme celui de ses voisines. Sa bouche restait fine, ses sourcils peu épais, et puis il y avait ses yeux ! D'une incroyable couleur verte, pareille aux prés du printemps ou  plutôt au vert des plages tropicales, alors que la plupart des gens dans la région avaient les yeux d'un marron très sombre.
Une mèche rebelle dans les yeux, la nouvelle mère de Julie portait le bois pour la cheminée car la maison restait longtemps humide et l'on sentait  une certaine fraîcheur difficile à supporter durant certaines saisons. Il fallait s'habiller chaudement car le feu dissipait à peine les masses d'ombre, rarement l'humidité. 
Le père n'avait rien trouvé sur la fillette et il avait abandonné.

Plus personne n'avait besoin de savoir. Le médecin avait affirmé que personne ne l'avait touchée. La fillette se comportait normalement. Les cauchemars s'étaient estompés, pas de pipi au lit, pas d'angoisses subites.
Lâche l'affaire, tu as raison avait confirmé Léa.Toutes les portes vers les origines de la fillette semblaient se fermer. Et comme le travail n'attendait pas, Arnaud consacra son temps à la ferme, aux animaux et aux petites cultures. Il transportait sur lui une odeur puissante de  lait, de bêtes et  surtout de chevaux. Si de la famille cherchait Julie, il finirait par le savoir. Il perdait son temps et son argent en recherches inutiles.
La mère abandonna ses pensées pour aller s'accouder à la fenêtre.
Montée sur son poney la fillette adoptée s'échappait vers les noisetiers. So frère adoptif courait à ses trousses. F. le fils du voisin n'était pas le dernier non plus.
- Mes petits murmura-t-elle.
La galopade tournait autour de la pelouse... Quand les voisins découvriraient cela ! La mère rêva un moment. Il était encore trop tôt pour avoir une certitude, mais elle sentait la haine du fils aîné planer sur eux. Faudrait-il se défaire du haras pour lui complaire. Après tout c'était une très grosse charge. Mais ces petits étaient tellement heureux...
C'était pourtant le temps des jours si heureux, car à la maison, tous aimaient les enfants et en étaient fiers. Pour ces fermiers, la famille était leur raison de vivre, de travailler. Pour le père, Arnaud, il y avait d'abord sa femme et ses enfants, ensuite ses animaux et surtout ses chevaux et ses chiens. Il avait rêvé d'agrandir peu à peu la ferme et d'y ajouter un haras important comme ses voisins dont les chevaux seraient destinés à la reproduction, aux courses et même aux promenades pour de jeunes enfants.
Le grand-père était toujours assis devant le foyer, au salon,  dans  la pièce à poutres apparentes. Il était le personnage central de la maisonnée par sa présence forte. Il était toujours prêt à répondre aux grandes questions des enfants, toujours attentif.  Il jetait de temps en temps du bois dans la cheminée, une ancienne cheminée convertie en insert, qui crépitait en permanence.  Lorsque Julie lui posait des questions qui l'embarrassaient, comme en inventent souvent les jeunes enfants dégourdis :
- Va demander à ta mère disait-il avec un regard tendre et malicieux et sa voix un peu chevrotante.
  Ses mains si noueuses posées sur le pommeau de sa canne lui donnaient un air souverain.
C'était au temps des jours fastes aussi.  Julie,  plus tard, reverrait souvent dans son souvenir, penchée sur le réchaud à gaz où le plat du jour, souvent accompagné de lardons et de chou, mijotait. Leur mère tournait aussi la soupe quelques instants, en silence et regardait son monde d'un air affectueux. D'autres fois et surtout pour les goûters, il lui arrivait d'ouvrir une boîte de pâté de porc, de lièvre ou simplement du chocolat, des petits gâteaux... ou encore de beurrer des tartines en ajoutant de la confiture dessus... Chaque jour, c'était la découverte d'un modeste, mais succulent en cas qu'elle leur distribuait. Le garçon et la fille, la cuiller dressée près de leur assiette attendaient la suite, du repas et de ses récits qui les passionnaient toujours, avec angoisse et délice. Plus tard elle n'aurait plus que les photos de ces moments de bonheur. Elle se regardait dans les bras de sa mère adoptive. Heureuse d'avoir une fille sa mère l'étreignait comme si on pouvait la lui reprendre. Le temps et la photo avaient figé le sourire de la mère et de la fille. Ce sourire qu'on avait dans les bras d'une mère et les bars affectueux l'enserraient  et se déployaient sur elle comme les ailes d'un ange. Et cet ange avait disparu.
Les parents n'étaient pas très riches, mais la maison était confortable, les repas abondants. 

A 56 ans pour la première fois de sa vie d'adulte, il s'était retrouvé au chômage. Ce père avait été responsable syndical, imprimeur durant 26 ans pour un grand journal. Il avait défendu les intérêts de ses collègues et était aimé de tous dans l'entreprise.
Puis il y avait eu une fusion, une de ces fusions due aux actionnaires qui voulaient toucher toujours plus pour faire grimper leur porte-feuille d'actions et tant pis pour les conséquences humaines. Parmi les actionnaires il y avait des voisins. Soudain de trop le père avait été licencié et aujourd'hui au chômage, il faisait glisser chaque jour un CV dans une enveloppe avant de partir cultiver son jardin ou entretenir les terres qui lui restaient. Dans la chambre, près du grenier, Julie entendait divers bruits devenus familiers, avant de s'endormir : les souris grignoter dans les boiseries, les chouettes pousser des cris aigus dans le lointain, comme si elles se plaignaient.
Elle enviait alors à cette époque son frère d'adoption, ses camarades et surtout François parce que les garçons lui semblaient avoir toutes les possibilités. Mais surtout elle se sentait parfois malheureuse sans vraiment savoir pourquoi, malheureuse et souvent humiliée. Une résurgence enfouie de son passé, mêlée aux moqueries constantes du présent ?
Quand François venait la voir, Julie n'avait plus peur d'être une petite fille malgré les émotions anciennes, qu'elle ne cherchait pas à comprendre, qui la faisaient frissonner. La fillette adorait ce garçon, mettant à profit la moindre occasion pour se pendre à son cou, se pelotonner dans ses bras. Elle le suivait partout, même dans les bois comme un petit chien, le pressait de questions sur sa famille, sa vie, brûlait de l'entendre raconter des histoires. En sa présence, une onde de tendresse lui serrait le ventre et brouillait ses yeux. Les mots se pressaient alors au fond de sa gorge nouée. Elle aurait voulu pouvoir lui raconter, lui confier ses terreurs et ses souvenirs en lambeaux. Mais elle ne parvenait qu'à balbutier des sons informes. Elle essayait de corriger, par la pensée, un destin encore imprécis mais qui lui semblait par pressentiment immuable. Alors que les larmes lui coupaient la respiration, la main amicale et compréhensive de François saisissait la sienne avec une extrême douceur.
- Tout va bien, ne dis rien, reste à côté de moi, je te protège.
- Je voudrais...
- Je sais mais si les mots ne viennent pas, je suis capable de comprendre le silence, disait-il. D'ailleurs, si les mots ne peuvent pas sortir, c'est aussi bien parce que ces phrases que tu retiens en toi peuvent devenir dangereuses, je l'ai entendu dire. Méfie-toi, sois prudente.
Peu à peu, avec le temps, le silence se referma sur elle comme les bords d'un gouffre semblables à des mâchoires.
Elle se blottissait alors encore plus contre lui. Elle se sentait si minuscule, si perdue, si désemparée ! Et cependant il lui semblait qu'elle avait trouvé malgré ses malheurs, un foyer aimant et un grand ami. Son cœur se gonflait alors d'espoir, de reconnaissance et de tendresse.

Non loin de là, l'autre famille, celle de François, vivait dans un édifice apparemment simple, orné par la grâce naturelle de plantes. Seul au-dessus du porche un écusson semblait afficher un certain orgueil. Cette famille n'avait pas à sa charge un vieux grand père impotent, sans pension. Leurs deux fils étaient au collège et coûtaient cher. Mais tout ce beau monde hautain, ne rêvait que puissance et richesse, et en dehors de François lui-même, était ambitieux. Le père et la mère étaient toujours prêts à accepter n'importe quelle solution, même malhonnête pour arriver à leurs fins. Ils étaient comme beaucoup dans la région, éleveurs de bêtes à corne, de chevaux et d'ânes, mais le fils aîné était depuis peu promoteur, encore plus ambitieux que ses parents et sans cesse son visage éclatait de satisfaction.
De nombreuses disputes éclataient entre les deux frères. Lorsque François parlait de paix, " petit freluquet disait Alex " !
- Tu ne tiens pas le coup dans les bagarres ! Il y a des gars qui en ont et d'autres pas !
- C'est faux répondait François c'est parce qu'il vaut mieux ne pas se battre et surtout entre frères.
- Montre ton courage pour une fois.
- Cela ne sert à rein de s'y remettre protestait François tant que les esprits sont surchauffés..

Or, ce François que Julie aimait tant, ce jeune homme  qui était le fils aîné du voisin et le frère de cet entrepreneur qui venait d’arracher au père de la jeune fille, des lambeaux de ses maigres biens ! Ce jeune homme était depuis le début amoureux de Julie. Le malheur c'est qu'Alex s'en était aperçu et jaloux il s'était mis à convoiter la belle Julie. Pas tellement par amour, plutôt par haine pour son frère si différent de lui. Ils étaient prêts à s'entretuer pour la fillette.

Peu à peu, Julie avait pris de l'assurance. Les souffrances accumulées en sa si courte existence, loin de l'avoir marquée du sceau de la résignation, l'avaient armée de fougue et de courage. Elle paraissait désormais calme et pleine d'assurance.
C'était probablement grâce aux chevaux. Elle était tellement douée au milieu d'eux ! Elle avait appris à supporter la mort des poules et plus tard à les tuer elle-même. Elle avait appris à reconnaître les variations dans les couleurs des champs. Les verts étaient plus ou moins soutenus quand il pleuvait ou non. Les fleurs, les abeilles, le bourdonnement des insectes, les odeurs, les oiseaux avaient un langage pour les gens de la campagne.
Dans les environs, elle avait déjà l'habitude d'entraîner des amies, des copains attirés par sa volonté, son imagination et par sa grande beauté naissante qu'elle ignorait encore. La bande qu'ils formaient comportait de gentils gars joyeux, mais aussi des voyous plus méchants que des loups affamés, mais qu'elle réussissait à traîner derrière elle à travers prés et bois. Elle adorait courir dans les forêts, tôt le matin, dans la brume  qui montait de la Dordogne. Elle cherchait les champignons dans les bas fonds, sous les châtaigniers et les fougères. Les brouillards n'étaient pas fréquents dans ce coin de terre, au milieu des Causses, cependant, Julie les trouvait poétiques. Elle reconnaissait que ces nappes qui s'accrochaient aux herbes folles, illuminant les toiles d'araignées, et aux buissons estompaient les contours trop tranchants des choses. La vapeur blanche et opaque venait lorsque la terre était gorgée d'eau et que la chaleur la faisait s'élever au-dessus de l'humus. Quand elle rentrait, suivant les saisons, son panier était rempli de morilles ou de girolles, de champignons de Mars, de rosée... Certaines années, les pluies d'automne et quelques petits feux provoqués par les propriétaires, dans les bois, facilitaient les diverses cueillettes. Ces jours-là, elle rentrait fière et satisfaite, surtout lorsqu'elle avait trouvé des cèpes. Sa mère ou elle-même en feraient une omelette ou des pommes de terre à la sarladaise.
Sa nouvelle mère la traitait comme une grande fille alors même qu'elle sortait à peine de la petite enfance. Julie de son côté se montrait douce et attentionnée avec cette maman adoptive qu'elle traita même peu à peu d'un air protecteur. Celle-ci ne lui avait jamais dit un mot méchant contre les siens parmi lesquels personne ne s'était soucié d'elle, ni d'ailleurs pour rappeler les mauvais souvenirs de la plus sombre énigme de la région. Elle avait tout de suite su panser les blessures morales de la fillette, sans même paraître les voir.. Julie lui devait de ne pas en avoir gardé de cicatrices profondes.

Un jour d'automne, il y avait bien longtemps pour les enfants, alors que leur mère vivait encore avec eux, et comme le soir tombait, un homme imposant, droit et fier, que personne ne connaissait, s’était arrêté devant le portail de la ferme. Julie était sur le seuil de la porte occupée à jouer, tandis que son grand frère Théo coupait des arbres; avec des lamelles de petit bois. Sur les conseils de Théo, elle fabriquait des maisons, des tours ou des voitures, en accumulant les planchettes. Elle jouait dans la poussière des copeaux, non loin de la petite terrasse. Lorsque le vent éparpillait la poussière, elle en profitait pour dessiner dans la sciure des routes ou des bois de tiges et de feuilles. Parfois Théo, le vaillant garçon, prenait un court moment de repos et lui donnait des idées qu'elle acceptait et idéalisait, grâce à son imagination avec enthousiasme..
En penchant la tête vers le couloir sombre, nu et triste, l’homme leur demanda si ce n’était pas là que vivait un des derniers habitants récalcitrants de Mont-orgueil.
J. ouvrit  grand le ventail pour achever de le faire entrer. Celui-ci grinça de façon lugubre. Au bruit des voix et au grincement de la lourde porte, la père sortit et la mère se pencha à l'étage au-dessus de la vieille rambarde.
- Qu'est-ce que c'est, demanda-t-elle un peu bourrue ? Attendez un instant, je descends.
Bien vite après les salutations, des voix de colère du père et de la mère parvinrent comme par solidarité avec le sentiment d’inquiétude prémonitoire qui envahissait les enfants. L’homme, rouge d'indignation,  revenait déjà vers la porte d'entrée.

Cette femme qui semblait si vaillante était aussi faible et démunie qu’un enfant et elle n'avait pas supporté les attaques de ses voisins par l'intermédiaire de cet homme qui n'était autre qu'un huissier. Après cet événement la mère avait semblé de plus en plus lasse et de plus en plus déprimée. Elle toussait au début, puis elle toussa moins mais s'affaiblit peu à peu. On aurait dit qu'elle n'avait plus la force de vivre. Elle demeurait maintenant durant des heures étendue dans son lit, silencieuse et immobile quand elle ne délirait pas.

Pendant ce temps, dehors, chez les voisins et à la limite de leurs terres, des tracteurs équipés de pulvérisateurs parcouraient les champs. Ils conduisaient équipés de protections dignes de la police technique criminelle.
- Tu comprends pourquoi certains achètent des produits bios disait la mère mourante. Les prêtres de tous temps marmonnent des incantations pour éloigner les mauvais esprits. Les cartomanciennes font payer très cher. Les siècles passent, nous n'apprenons rien ! Ce ne sont pas les mauvais esprits qui font le mal, ce sont les hommes, leur avidité, leur besoin de pouvoir. ces voisins vont vous détruire peu à peu et volontairement. c'étaient ses derniers moments de lucidité.

Ce furent les débuts du harcèlement des promoteurs, des entrepreneurs et surtout du jeune Alex de la ferme voisine. Tous parlaient d'un aéroport dans la région et harcelaient les petits agriculteurs depuis plusieurs années, pour acheter une bouchée de pain, leurs terres. Beaucoup de voisins avaient fini par vendre. L'idée révoltait les parents qui ne la comprenaient pas; Un aéroport au milieu des bois ? Alors que celui de la ville non loin, n'avait aucun rendement !!!

La  fois suivante, l'histoire semblait s'être reproduite, plus tragique encore. Le ciel gris enroulait ses écharpes effilochées d'humidité et de brumes grisâtres entourant et effaçant presque l'imposante maison dont l'huissier devait rencontrer le propriétaire.

L'homme cette fois menaçait de les mettre de toutes façons à la porte. Leur mère après avoir eu une courte période de détente et de bonheur retrouvé était brusquement retombée malade dès cette seconde démarche et très gravement...

Le grand père, l'hiver, toujours assis près de l'âtre mangeait chaque après midi son pain au raisin tartiné et en offrait aux enfants. Mais lui aussi devenait plus bougon, plus tassé, plus renfermé depuis les projets et les menaces. Chaque année, les premiers jours de soleil qui évaporaient l'humidité accumulée dans la terre par les mois de froid, réchauffaient ses os fragiles de vieillard. Il reprenait alors lentement ses courtes promenades. mais il les cessa peu à peu.
Le grand père était mort le premier. Puis cela avait été le tour de la mère emportant pour toujours son sourire doux et timide et ses histoires.

Lorsque sa mère adoptive avait disparu, Julie n'avait que 6 ans. 
A 8 ans, déjà petite fermière par la force des choses, elle devinait très bien ce qui pouvait se passer entre un garçon et une fille quand elle les voyait sortir des granges ou des buissons. Combien de fois n'avait-elle pas conduit avec son père la vache au taureau ? Et son ami François, lui avait expliqué que pour avoir des petits, les hommes et les femmes faisaient de même.
Très vite les catastrophes se multiplièrent à la ferme. Bientôt, les dernières vaches de la famille, les derniers chevaux qui levaient encore leurs mufles noirs et humides de rosée au-dessus des herbes semblèrent aussi tristes que les enfants dont le regard morne soulignait qu'ils étaient presque orphelins. Les animaux comme les humains se trouvaient par l'absence de la mère comme amputés de la douceur, de la compréhension de celle-ci.

Lorsque Julie atteignit ses onze ans, elle ne sentait plus qu'un grand vide dans la maison. Elle restait recroquevillée le soir, plus tremblante qu'un lapin apeuré car le malheur redonnait vie aux histoires racontées par la mère autrefois, en les enlaidissant. Son frère aussi, éprouvait ce mal être, mais il ne disait rien car c'était un gars déjà dur et c'était l'aîné. Leur nouvelle vie, plus froide encore était faite de craintes, de mystères effrayants et de découvertes qui avaient moins d'attrait sans le soutien maternel.
Le revenu global restait médiocre, et sans qu'ils sachent pourquoi, des animaux crevaient de maladies étranges, les terres autrefois riches n'avaient plus aucun rendement désormais, tout était désastre dans leur vie et le père songeait peu à peu à vendre des parcelles, des chevaux. Son seul but était maintenant de nourrir et faire vivre honnêtement les siens.

Restaient encore les vendanges dès la fin de l'été. Mais une sourde inquiétude s'insinuait dans la famille. Julie avait bien vu que loin de s'épanouir, déjà touchées de pourpre, les vignes ne donneraient rien.
Mais sa terre une fois vendue ne lui rapporterait plus rien de rien ! Elle rapportait tout de même, bon an, mal an, viande, et produits laitiers,  fruits dont châtaignes nourrissantes et légumes variés.

De son adolescence jusqu’à ses 15 ans, son frère et elle n’avaient jamais vécu avec une mère dans cette maison; cependant son père qui était veuf, avait fait venir des nounous, des femmes parfois un peu vulgaires, souvent sans éducation et qui souhaitaient travailler pour élever leurs enfants loin des villes. Comme un grand nombre d’autres personnes de la contrée; le père allait jusqu'à Paris ou à l’étranger chercher de jeunes pour qu'elles acceptent de rester dans cette misérable maison. Mais aucune ne restait longtemps.
L'homme de Mont-orgueil avait même connu une autre femme assez riche, mais il l'avait bien vite rayée de sa vie, elle ne pourrait jamais remplacer sa première épouse et l'amour n'était pas à vendre. Quand il serait à la retraite, quand il aurait sauvé la propriété et ses revenus, il reviendrait peut-être vivre auprès de cette femme et avec l’argent qu’il aurait économisé, ils seraient à l’abri de la pauvreté. Mais il le savait, c'était un leurre...
Il ne faut pas croire qu’ils ne s’aimaient pas. Ni qu'il n'avait pas aimé sa première épouse et surtout ses enfants. La mésentente éventuelle n’entrait pas en ligne de compte. Lui était trop fier pour un amour ambigüe qui ressemblerait à un besoin d'argent.

Très vite Julie encore fillette avait pris l'habitude de faire les lits, de prendre un chiffon qu'elle trempait dans un produit pour les vitres et  avec lequel elle frottait soigneusement les fenêtres salies par les intempéries ou les mouches. Peu à peu, le Dimanche, et lorsqu'elle n'allait pas à l'école, elle remplissait les tâches indispensables. Elle faisait entrer la lumière du jour quand il faisait beau. Elle aérait, balayait un peu, en vain malheureusement car le grès du sol était poreux et la poussière s'incrustait, devenait crasse car elle frottait avec moins de force que la mère, elle était encore trop frêle du haut de ses 13 ans. Il fallait souvent frotter à fond, à genoux,  avec parfois une serpillère imbibée de vinaigre blanc.
C'est alors que Julie repensait parfois avec tristesse aux sourires, aux câlins de cette mère lorsqu'elle était vivante ou aux gâteaux, aux crêpes, aux beignets de la chandeleur qu'elle faisait dans leur enfance et à leur bonheur d’alors.

Julie avait été nourrie de passions par cette mère imaginative, de rêves, par les récits qu'elle modifiait à tout instant et de réalisme par son grand père où se concentraient l'esprit des anciens, l'ambiance des bois et des terres de la commune. Les récits de celui-ci l'avaient ancrée à ce sol.
En fin d'après-midi, dès l'école et les devoirs  finis, elle aimait vagabonder, cheveux  châtains au vent, à la recherche de mystères renouvelés mais aussi de fleurs, de champignons, de châtaignes, de mûres suivant les saisons.

Maintenant Théo le sérieux mais agréable compagnon, devenait à cause du chagrin et des difficultés, un garçon renfermé. Depuis un certain temps, il se montrait non seulement sombre, mais muet et personne ne savait comment il allait réagir. Il semblait connaître des secrets ignorés des autres. Julie le soupçonnait de souffrir à son tour du comportement des voisins. Théo n'avait pas la corpulence de ceux-ci déjà taillés en Hercule dès leurs douze ans. Ils étaient aujourd'hui devenus vraiment très costauds .et même impressionnants. Pourtant en dehors de ce fait avéré, ils ne se ressemblaient pas. L'un avait toujours l'air maussade, il paraissait assez gauche, son visage rougeaud et ses paroles comme ses regards désagréables, étaient tantôt agressifs, tantôt hautains, tantôt possessifs. L'autre était plus beau, plus rieur et par conséquent plus sympathique et toujours plein d'entrain.

En plus des problèmes surprenants, comme si cela n'avait pas suffi, le printemps et l'automne étaient pourris cette année-là. Il avait plu sans cesse, depuis des jours et des jours. Le foin noircissait même dans les boules plastifiées et de véritables rivières coulaient dans les sillons de pommes de terre. Voûté sous le poids d'une infinie tristesse, une multitude de rides creusées autour de ses yeux, le père semblait déjà un vieil homme.
Pourtant le père magnanime permettait les sorties du Samedi.
Les samedis soirs, Julie allait avec ses rares amies et son frère dans une boîte où l'on dansait pour pas cher, c'était même gratuit pour les filles. A la sortie des bois, ils cachaient leurs vieilles chaussures et en mettaient de neuves qui faisaient un peu mal.

Julie aimait surtout rencontrer le jeune et beau François, bien que le frère, un peu plus âgé lui soit désagréable. A la maison, on le lui interdisait et c'était volontairement et en toute conscience qu'elle désobéissait. Il arrive que l'on soit obligé de choisir entre l'ordre des parents et les mouvements du cœur. Elle lui rendait visite après l'école lorsque les deux frères avaient fini de goûter. F ne pouvait voir ce petit bout de femme de 13 ans sans éprouver l'envie de la prendre dans ses bras ou de lui sourire.
Parfois, dès l'enfance, elle demandait la permission à son père avec insistance de se rendre vers la ferme des voisins et celui-ci finissait par fermer les yeux par amour pour cette fillette qui lui semblait intouchable et si adorable:
- Mangerons-nous bientôt ?
- As-tu déjà faim ?
- Ce n'est pas cela, mais je voudrais savoir si j'ai le temps de courir vers les bois.
- Tu ne vas pas jusqu'au haras de François ? Tu es un peu jeune disait-il moitié fâché, pour t'intéresser aux garçons !
- Mais non, papa...Puis-je y aller ?
- Certainement, j'enverrai ton frère te chercher dans les bois... pour m'aider à finir le repas et à mettre le couvert.

Puis elle s'élançait en courant, plus légère qu'une biche. Elle avait sans cesse envie de le revoir, ce jeune homme, de revoir la belle propriété où elle rêvait de vivre un jour avec lui. Les deux enfants étaient unis par une profonde tendresse et une confiance totale. Ils s'entendaient toujours à merveille.  Le sous-bois  qu'elle avait à traverser sentait le champignon et la mousse.
F. commençait tous les jours par soigner les chevaux à cette heure-là. Il les bouchonnait, les étrillait, leur portait leur ration d'avoine. Lui, si peu soucieux de son apparence et en révolte contre les occupations de son père et de son frère, était d'une extrême exigence pour ses chevaux. A son arrivée, les sabots des chevaux sur la terre lui renvoyaient régulièrement un son mat que dans son plaisir, Julie trouvait presque musical. Elle se faufilait en cachette dans les écuries..

Alex, le frère de François et la plupart des garnements qu'il fréquentait étaient dépourvus de toute conscience morale. Ils mentaient, trichaient et faisaient les quatre cent coups. Lui surtout respirait la violence extrême, brutale et sadique.
- Alex,  tais-toi déclarait parfois courageusement Julie au frère hautain dont
la bouche était si mince et si serrée qu’elle ressemblait à un coup de sabre.
- Tu ne sais pas ce que tu racontes, lui dit-elle un jour, tu es tout le temps jaloux et quand tu parles on dirait une hyène grimaçante.
L'adolescent sursauta indigné et regarda avec stupeur la petite fille bouclée qui l'apostrophait tranquillement. Lui qui ne cherchait qu'à inspirer la crainte était stupéfait.
Y avait-il encore quelque chose de bon dans cet adolescent hargneux ? Son père l'avait toujours gâté, l'avait incité à croire qu'il n'avait à se plier à aucune forme de discipline, ni même de simple décence. Il avait commencé à avoir des problèmes de drogue au collège. Même dans ce cas il n'avait pas eu à assumer les conséquences de ses actes. Le père avait payé ses excès de dépenses. Il avait même eu droit dès 17  ans à une voiture de luxe et de sport. Quel jeune homme peut apprendre à se comporter décemment alors que son père efface tout et ne donne pas l'exemple ?
L'intervention volontaire de Julie parfois le blessait, mais l'éloignait pour un temps et amenait un semblant de détente car l'atmosphère générale restait assez lourde chaque fois qu'Alex était avec eux. François, un des adolescents les plus beaux qu'elle ait jamais vus, lui souriait alors, heureux de la pointe et fier de se retrouver seul avec elle. Il recherchait souvent une solution pour essayer de l'avoir pour lui seul, mais uniquement Julie arrivait à  éloigner le frère désagréable et encombrant.
Lorsqu'elle fut un peu plus âgée, et que le regard d'Alex se fixait lourdement  sur elle, elle se sentait mal à l'aise; pourtant elle ne le dit jamais à son père qui avait déjà assez de problèmes de voisinage. De plus elle avait peur de recevoir une interdiction de voir François. Elle ne savait pas alors à quels dangers elle s'exposait, en aimant l'un et en haïssant l'autre.

Un soir d'été, alors que sur la place du village, sous le tilleul, on dansait tandis que d'autres restaient autour des tables posées en plein air sur des tréteaux,  François avait crié à Julie, pour dominer le vacarme :
- Viens danser.
Presque intimidée, mue par un pressentiment, elle avait hésité.
- Viens danser avait-il répété.
Pour dissiper sa gêne il lui avait même saisi la main puis la taille. Ils avaient tous deux une quinzaine d'années.
- Y a-t-il un endroit où nous puissions être tranquilles. Nous n'avancerons jamais dans l'intimité sous la surveillance des adultes et d'Alex. J'ai à te parler.
   Elle savait François trop honnête envers lui-même et envers les autres pour ne pas faire la part exacte de l'inéluctable. Il en assumerait les conséquences. Quand la main du jeune homme timidement avait frôlé puis saisi la sienne, elle ne l'avait pas retirée.

Allons là où tu dis m'avoir trouvé, nous y sommes allés bien des fois et c'est un endroit tranquille.
- Oui, bien des fois en effet ! reconnut-il.
Le cœur de Julie battait à grands coups. Ils atteignirent le coin de fraîcheur où l'on pouvait s'asseoir.
François et elle peu après s'étaient éloignés secrètement pour ne plus être épiés et harcelés par ce frère coléreux et jaloux, ils s'étaient faufilés faisant craquer les brindilles et crisser les feuilles que leurs pas froissaient au clair de lune.

Sous la route ombragée, des chevaux tiraient une vieille charrette remplie de touristes, heureux de vivre un moment de bonheur, au rythme du passé. C'étaient les chevaux du père de François. L'attelage avançait dans la poussière soulevée par les sabots des animaux. Une jeune fille assise avec grâce  sourit au jeune couple pressé de se retrouver seul..
Ils passèrent devant une clairière où s'élevait une magnifique chapelle que le lierre et les buissons essayaient d'envahir. Dans cette région, chaque bois, chaque tournant, révélait un trésor d'autrefois. Ils s'arrêtèrent un instant pour admirer d'abord l'extérieur puis l'intérieur du lieu saint.  Sur les murs étaient peintes des armoiries presque effacées et perlées de larmes d'humidité; ensuite dans le lointain, ils admirèrent un de ces nombreux châteaux toujours imposants, bien éclairés pour le plaisir des touristes et dont les tours harmonisaient les lignes du bâtiment central. On disait que le château avait été abandonné par une famille pratiquement massacrée et des gens se battaient pour accaparer les lieux.
C'est ce jour-là qu'elle s'était donnée à F. Il n'avait rien demandé. Il lui avait laissé l'initiative et elle avait osé. Elle était certaine de pouvoir faire confiance à François. Elle était profondément heureuse de cet amour.


Souvent elle se rendait à cheval avec sa camarade le long d'un pan de falaise sur lequel elles vacillaient au souffle du vent. Le léger danger leur communiquait un sentiment de grandeur. Les deux bêtes enfin libres filaient comme l'éclair. Le sentier se dirigeait à travers des prairies bordées de petits arbres vers le lieu que lui avait fait découvrir F et elle aimait y revenir comme attirée par ce lieu qui lui semblait familier . Partout dans ces parages des trous avaient été creusés. Un autre sentier filait à droite et se perdait dans d'épais taillis. Un autre menait à un petit étang qui avait été un lieu de plaisance et elle était attirée par cet endroit sans savoir pourquoi : un peu comme si le paysage y ressemblait à ses pensées les plus tristes Les grenouilles maintenant y coassaient avec un bel ensemble. Son amie et elle voulaient savoir sans trop se faire remarquer qui creusait ainsi. Elles s'élançaient tantôt dans une direction, tantôt dans l'autre. Elles franchissaient les taillis et traversaient d'autres pelouses hérissées de ruines et où le sentier tortueux et mal entretenu, parfois effacé se perdait à tout instant sous des traînées de lierre, de mousses ou de ronces. Une après-midi, elles avaient vu un gars avec sa pelle, mais en apercevant les deux filles il s'était caché .
Sa camarade Ana avait un esprit superstitieux mais Julie était hermétique à toutes les croyances folles de la région. Que cherchait-on ainsi  dans les parages ? Il fallait se renseigner.
Ce jour-là, les deux jeunes filles avaient poussé leur monture au trot dans l'espoir d'arriver avant la pluie annoncée. Hanna cependant, pas tranquille, agrippa soudain Julia, figée, mais ce n'était sans doute que le bruit du vent, d'un animal. Ou alors le mystérieux personnage peut-être les suivait en se cachant à leurs regards.
- Je ne sais pas murmura-t-elle, mais ces ruines, ces pierres, ces trous me donnent froid dans le dos.
- Tu as peur des fantômes demanda Julie en riant ?
- Non fit Ana en secouant la tête; Mais te rends-tu compte qu'il y a des années, une foule de gens vivaient là. La plupart d'entre eux doivent être morts, à présent. Les ruines sont vides, sans âme. Moi, cela me donne la chair de poule.
Julie se reprit à rire. Tu as trop d'imagination.
Ana était une bonne campagnarde, une remarquable cavalière, mais elle s'effrayait de rien.
- Il n'y a vraiment pas de quoi avoir peur.

Pourtant, observant les prés alentour elles virent des chevreuils paissant tranquillement. Soudain effarouchés, ils relevèrent vivement la tête, les oreilles pointées vers le bois;  ils reculèrent de quelques pas avant de s'enfuir avec légèreté vers le couvert des arbres. Julie comprit que quelqu'un les suivait !

L'orage éclata soudain et les éclairs fusèrent sur les ruines et les rochers. Les nuages tourbillonnèrent de plus belle, dans une atmosphère lourde, chargée d'électricité.
Un autre jour, elles remarquèrent que toutes les allées se dirigeaient vers un promontoire escarpé avec au sommet un énorme chêne, sans doute le chêne que les chasseurs appelaient " arbre rond. " Quand elles y parvinrent, elles remarquèrent qu'elles débouchaient sur une clairière avec des dolmens et des " pierres levées ". En creusant voilà ce qu'ils avaient déterré, mais ce n'était certainement pas ce qu'ils cherchaient. Après une semaine de grands travaux, l'homme avait multiplié à tel points les trouées que les chevaux ne pouvaient faire un pas sans risquer de se blesser.
La table ovale du dolmen s'appuyait sur deux pieds de roc. L'endroit était grandiose. La vue à l'horizon presque infinie. Elles firent le tour des pierres anciennes, cherchèrent de vieilles inscriptions avec un regain d'angoisse ou de curiosité. Les inscriptions pouvaient  être fausses. Elles avaient été en partie effacées par les intempéries, mais ne pouvaient absolument pas être aussi anciennes que les pierres. Un arbre sortait  de terre comme un fantôme, terrassé par la foudre. Il ne restait que le tronc et quelques branches mortes. Il arrive qu'on interrompe une promenade pour se laisser absorber par un détail du paysage.Ce rien accrocha le regard de Julie et la brisa. Elle venait sur ce petit point de voir se dessiner le visage de sa vrai mère. Elle était ébranlée..
Sur un calvaire, un vieux Christ en pierre était garni de fleurs qui faisaient office d'offrande.  Depuis quand ? Toujours angoissée, H. fit le signe de croix comme on le lui avait appris. Tout cela semblait pourtant si lointain...Julie elle n'était pas dans son assiette. Ce matin-là, elle avait boudé son maigre petit déjeuner. Avec l'angoisse d'Hanna, son mal-être s'accentuait, elle avait mal au cœur et soudain, elle s'évanouit presque et tomba lourdement sur le sol, retenue à temps par Hanna. Les deux jeunes femmes se regardèrent  avec les mêmes yeux brillants.
- Enceinte fit Ana ahurie ? Cela m'en a tout l'air et je ne pense pas me tromper. J'ai eu de nombreux frères et sœurs et je connais les symptômes...
Ana en effet ne savait pas ce qui s'était passé le jour de la fête.
Peu à peu Julie reprenait ses esprits sous les compresses d'eau fraîche qu'Ana lui appliquait sur le front avec un mouchoir propre. Le malaise et la vague nauséeuse qui s'étaient emparées d'elle l'avaient quittée la laissant étrangement vide. Elle respirait plus librement. .
- Un enfant ! Et soudain elle comprit ce qui lui arrivait.
Elle rougit et, tout d'abord, éprouva une sorte de crainte.  Se trouver amoindrie physiquement alors  qu'elle venait de taquiner Ana et qu'elle avait tellement besoin de toutes ses forces pour seconder son père, l'inquiétait, mais ce ne fut qu'un instant.  Soudain, elle en pleura de joie tant elle avait confiance en François.
- Comme François sera content quand il saura... murmura Julie transfigurée de joie.
- A condition que tu arrives à l'approcher, pour le lui dire bougonna Ana. J'ai entendu Alex le menacer s'il t'approchait encore.
Mais Julie refusait de laisser ternir, si peu que ce fût, son bonheur présent.
- J'espère que ce sera un garçon. les deux familles respecteront un garçon et il sera comme un trait d'union. C'était en effet son espoir secret. L'attrait d'un fils permettrait la réconciliation.
- Et si c'est une fille ?
- Elle sera plus proche de moi et je la défendrai...
Rien ne pourrait ternir la joie qu'elle éprouvait, exaltante et chaleureuse à porter en elle son enfant, pas même la réprobation de son père et de son frère.

Ce jour-là, elle était sortie comme tous les jours, à peu près à la même heure. La soirée était presque noire car l'orage grondait pas loin.
Elle avait pénétré presque en courant dans les bois de châtaigniers, de chênes et de charmes non loin de sa demeure et de son village.  Les geais s'invectivaient encore de nid en nid de leurs cris rauques. Elle avait rendez-vous près du vieux dolmen de pierre plate. Essoufflée par sa course, elle ralentit en songeant : je vais retrouver F. « Est-ce que je vais oser lui dire tout de suite, à lui et à  surtout à mon père ? Il faut pourtant que je leur parle au plus vite… ». Mais ses pensées étaient loin de celles de son père.
Les phares d'une voiture apparurent tout au bout de la longue allée et Julie jeta un coup d'œil à sa montre en se demandant si ce pouvait être enfin François. Il ne faisait pas nuit, mais l'ambiance était sombre, le temps s'annonçait mauvais.
Soudain deux bras robustes et tendres l’enlacèrent. Un baiser avide se posa sur sa bouche.
- Toi, enfin !
- F., mon amour…
Il se pencha, l’enlaça d’une étreinte plus forte. C'était bien François avec ses cheveux noirs bouclés, son physique d'athlète grâce aux années passées à soigner et entraîner des chevaux.
C’était un beau grand gars au regard droit et intelligent, au visage tendre, à l’allure calme. Plus le temps passait, plus Julie et lui partageaient la moindre pensée, la moindre émotion, ils vivaient la plus intense des communions amoureuses.


Quelques jours auparavant un huissier s'était encore présenté à la ferme. L'homme avait laissé sa voiture dans le bas côté de la route nationale et il se dirigeait à vive allure dans l'allée aux arbres touffus qui formaient un véritable toit de verdure.
Julie eut un pressentiment. Elle avait déjà vu cette silhouette lorsqu'elle était plus petite et la maman en était morte. La vie d'une famille allait-elle s'effondrer comme ces souvenirs à peine gravés dans l'histoire des murs et des pierres en ruines ? Quelque part, un clocher solennel sonnait gravement l'heure.
L'homme de son côté frissonna. Sa mission ne l'enchantait guère, mais il fallait bien vivre et son métier consistait à menacer les gens criblés de dettes. Les chiens aboyèrent dans la cour. C'était toujours la même maison qui était visée par ceux qui faisaient appel à lui : justement, la maison de la famille de Julie. L'homme en effet était toujours le même, mais Julie avait grandi et l'huissier, presque aimable devant la belle jeune fille parut avoir un port moins avantageux. Julie en déduisit que chez un homme, la stature pouvait varier avec l'attitude, avec les interlocuteurs et cela lui donna de la force morale. Il y avait un autre fait, c'est qu'elle avait beaucoup grandi ces derniers temps.
Après être passé devant Julie, l'homme avait frappé. Mais Julie s'était avancée pour la pousser. La porte en s'ouvrant, grinça comme chaque fois d'un son d'ailleurs de plus en plus lugubre. L'homme se retrouva dans une pièce vaguement éclairée par une  unique lampe  et dont la lumière pauvre se reflétait dans les triples panneaux d'une superbe, mais ancienne, armoire.
- Monsieur, bonjour, dit l’arrivant...
D'abord intimidé par l'homme, le père devina tout de suite qu'il s'agissait de l'huissier et de quoi il serait question aussi répondit-il à son salut par un grognement d'ours...
Tant de propositions d'achat des terres de Montorgueil avaient été lancées par les voisins. Ils avaient l'art de s'enrichir sur le dos des autres soit en pratiquant une usure à peine voilée, soit par bien d'autres moyens. On se demandait parfois qui, du père ou du fils aîné, était le penseur diabolique. L'un était un manipulateur, par son discours infernal, remarquable et redoutable, l'autre un inventeur de coups tordus. Ils avaient réussi à acheter de nombreuses propriétés des environs et encerclaient aujourd'hui cette ferme, une des dernières encore en activité. Comme le père n'avait jamais cédé, ils avaient proposé un échange de terrains. Cela avait fait dresser l'oreille d'Armand. Curieux, cet échange. Rien ne le décida, surtout pas cet échange... Dans un moment de quasi faillite, les deux hommes acharnés à sa perte avaient eu l'idée de lui prêter de l'argent et maintenant  le père se trouvait acculé !
De nombreux malheurs s'étaient accumulés dans l'année sur leurs biens. Leurs animaux  avaient été malades et beaucoup étaient morts. Les champs avaient été détruits par des troupeaux de sangliers sauvages. La nuit précédente, le père de Julie et de T avait en plus été attaqué, par une espèce de gorille immense qui possédait des mains bien humaines ! Mais comment attaquer en justice un homme riche lorsqu'on est soi-même au bord du néant ... C'est pour ces raisons que le père avait commencé à emprunter pour se trouver chaque fois face à un nouvel échec.
Sur les terres avoisinantes des immeubles s'élevaient, tous appartenaient aux voisins. Aucun nouvel aéroport ne s'apprêtait à relier la campagne environnante à Paris, Londres, Tunis ou la Corse comme le prétendaient régulièrement Alex ou l'huissier.


Ce temps-là avait donc fini quand Julie avait 15 ans. Au projet d'aéroport qui n'était pas enterré, s'ajoutait celui du gaz de schiste et parmi les voisins Alex était devenu un riche promoteur qui s'imposait sans pitié prêt à harceler les récalcitrants qui n'avaient  toujours pas quitté les lieux.
Armand le père commençait à le soupçonner de gâcher certaines récoltes pour décourager les derniers agriculteurs.
Le vieux père se lamentait de plus en plus. Demain que ferait-il, vendrait-il encore des terres, couperait-il dans les biens à céder à ses enfants ? Accompagnerait-il sa dernière vache, comme les pauvres d'autrefois ou les originaux d'aujourd'hui qui nourrissaient ainsi leur cheval, le long des chemins herbus ? Pendant des siècles toutes les familles  cossues ou pauvres avaient vécu, jusqu'à ces derniers jours, de leurs terres. Mais lui ne pourrait bientôt plus. Si tous ses biens étaient réquisitionnés, il serait  acculé à céder à l'insistance des voisins.
Le père ne voyait qu’une chose ces derniers temps : il y avait de moins en moins à manger à la maison en dépit de ses trésors d’ingéniosité, de Théo et même de Julie parfois qui devenait une jeune fille sérieuse et attentive. 
Bientôt, seul le dernier cheval aurait échappé à la vente. Elle avait pleuré aux hénnissements des chevaux que l'on avait embarqué de force. Elle avait entendu le bruit le bruit de leurs sabots sur  le battant devenu passerelle du van. Elle avait gardé imprimé devant ses yeux  l'affollement de leur regard, leur tête était dressée, la sueur sur leurs encolures et, el elndemain, l'écurie grande ouverte, les seaux renversés, la paille qui sent encore le crottin et cette impression de vide, de désertMais pour combien de temps ? L’animal était d’ailleurs de moins en moins dodu. Le nombre de terres diminuait aussi.
François s'attachait de plus en plus à ses voisins, ces êtres qui appartenaient à un autre monde, qui voyaient les choses d'un œil différent, qui vivaient selon d'autres principes plus fraternels..
- Voilà l'ennui d'être une fille, et surtout une fille pauvre, orpheline, soupirait Julie. Pendant que tu galopes de tous les côtés avec tes chevaux, je sais que le mien va bientôt être vendu et je ne peux le défendre. Je sais aussi que je vais de plus en plus me trouver cantonnée aux mêmes corvées : faire la vaisselle, laver... Et bientôt ce sera comme employée chez les autres.
Un aéroport tout à fait inutile dans l'immédiat, un aéroport pour mettre en valeur un politique de plus, allait couvrir toute la propriété. Était-ce possible se demandait le père ?


La matinée ce jour-là s'était annoncée pourtant si douce. Ils venaient de prendre le petit déjeuner. Dehors, la couleur des arbres, de minuscules bourgeons et le chant des oiseaux faisaient pressentir l'imminence du printemps. Bientôt les branches allaient se couvrir de feuilles, l'ensemble formerait comme une verte citadelle faite pour protéger mésanges et pinsons. Il tardait à Julie que les beaux jours arrivent.
Il faudrait que j'arrête de porter des graines ou plutôt que j'en diminue la quantité songea Julie s'évadant un court instant de la situation tragique actuelle. Mais Julie n'arrêtait jamais, rien que pour le plaisir de voir voleter les oiseaux. Elle revint à la réalité. Depuis peu, elle s'initiait à la comptabilité pour aider son père dans le désarroi, et pour la première fois lors d'une visite d'huissier, elle décida d'assister à l'entretien.
Malgré le frisson glacé qu'elle sentit courir le long de son dos, elle suivit les hommes dans le petit bureau du père où quelques objets délicats restaient les seuls souvenirs de temps meilleurs. Le vieil homme désemparé, pâle et tremblant s'était assis sur une chaise de paille après avoir offert un fauteuil à son interlocuteur.
Après un court silence, l'homme se racla la gorge et devant le regard soumis et interrogatif, il poursuivit d'une lèvre boudeuse et sans ébaucher un seul sourire pour atténuer le côté terrible de son annonce..
- Je viens de recevoir de mon supérieur, huissier du département, un message que j’ai ordre de vous communiquer à l’instant, dit-il d'un ton ferme. C’est un papier officiel, daté de ce matin. Vous occupez un logement qui ne vous appartient plus. Il vous est enjoint de le restituer avec terres et bois à son nouveau propriétaire. Inutile de m'injurier, je ne fais que recevoir et signifier des ordres reçus et je ne suis pas habilité à accorder des dérogations.
Julie regardait le front assombri de son père qui ne se dérida à aucun moment. Elle devinait sans peine ce qu'il pensait. L’habitant de ces lieux, s'était dressé comme un ressort, il était maintenant debout devant le grand escalier de pierre, mais ne fit plus aucun mouvement, pas un geste. Seulement une pâleur plus grande se répandit sur son visage :
Devant ce désespoir, l’homme, l'huissier délégué à cette tâche ingrate, touché  par l'ignominie de sa tâche, et dont ce drame n'était pas la faute, détourna le regard.
- La misère est pour tout le monde dans cette région...Votre fils acquittera sans doute vos dettes. Ne le prenez pas ainsi. Votre voisin vous propose aussi d'acheter même les vignes, elles sont misérables et peu rentables, mais l'argent de l'achat pourra vous aider à démarrer une autre vie..
- C'est cela, en attendant, mes enfants se passeront de boire, cela, je vous l'accorde, mais personne ne peut se passer de manger ! Et cette ferme, c'est notre moyen de survie.
 Julie avait suivi la conversation avec beaucoup d'intérêt. L'huissier ne l'avait pas encore aperçue car il était concentré sur la conversation avec Armand. Lorsqu'il la vit, il pâlit de gêne et peut-être de honte.
- Vous devriez éloigner cette enfant...
- Je ne suis plus une enfant dit vivement Julie surtout depuis que j'ai entendu ce que vous venez de dire ! J'ai 15 ans. Vos paroles demandent certes du jugement, mais elles conduisent très vite à la maturité !
- Je vous en prie, faites-la sortir. En plus elle devient insolente ! Je comprends assez la langue locale pour avoir saisi ce que disait cette jeune dévoyée !
- Elle est assez intelligente pour parler affaires précisa le père qui cependant  en voulut presque à Julie d'être jeune,  insouciante et révoltée malgré tous leurs malheurs, alors qu'il se sentait écrasé. Il se tracassait tant pour les charges, les impôts, les terres dont son voisin devenait peu à peu propriétaire...
- De nouveau habitants vont vivre ici. Ils viennent de Hollande, d'Angleterre, de Paris. Certains se plaignent déjà du bruit des coqs, des rats que vos grains attirent... La région doit changer d'orientation. La terre n'a plus d'avenir.
Plus le père pâlissait, plus Julie se redressait fièrement et son regard flamboyait. Elle se mit à rire devant l'explication de l'huissier à la grande stupeur des deux hommes.
- En quoi cela est-il risible protesta l'homme qui commençait à s'impatienter ?
- Que viennent-ils faire à la campagne poursuivit Julie, s'ils n'aiment pas le bruit des animaux ? Notre campagne bientôt va ressembler à un quartier de ville, que dis-je, à un décor de ville.... Cela s'est fait en un rien de temps. Et maintenant ce sont ces gens-là qui vont profiter de la région grâce au nouvel aéroport. Qu'avions-nous besoin d'un aéroport en pleine campagne ?.
L'homme ne répondit pas. Après tout ce n'était ni son problème, ni sa faute. Il faisait son travail.
Le père parla enfin d'une voix vieillie, chevrotante, mais ce fut pour prononcer une bien curieuse prière :
- Seigneur ! Socialistes et communistes en tous genre, sortirez-vous de vos tombes et de vos retraites pour voir comment on traite un citoyen qui a travaillé ses terres et enrichi une grande partie du pays. Regardez ce spectacle du vieux autrefois travailleur, fortuné, devenu inutile, dépouillé et jeté sur les routes par les actionnaires. Ces dirigeants d'un nouvel ordre...Il ne nous reste plus qu'à mendier notre morceau de pain !
-  Je reviendrai si vous voulez lorsque votre fils sera là dit l'huissier d'un ton plus radouci, presque compatissant. Mais je vous préviens vous n'avez que peu de jours pour payer ou partir. Si vos dettes ne sont pas payées, votre voisin vendra votre maison sous peu et même vos meubles et vos terres.
- Votre nouvelle proposition d'achat au bénéfice des voisins me paraît de plus en plus malhonnête, ahurissante et hasardeuse, je voudrais consulter au préalable quelques amis, s'interposa Julie.
- En ce cas, mademoiselle, monsieur, sachez que vos voisins ne vous laisseront pas réfléchir longtemps. Ils ont déjà trop attendu car la clé de leur succès est dans la rapidité des transactions et vous le savez. Ils regrettent déjà la confiance qu'ils vous ont faite en vous prêtant de l'argent, fit-il menaçant.
- Ce prêt ils avaient promis qu'il resterait secret, connu de nous seuls, mais je vois qu'il n'en a rien été. De plus il a largement été remboursé à prix d'usurier...
- Dame c'est une belle somme qu'ils vous ont prêtée et c'est faux que vous ayez tout remboursé, de plus, ils vous savent au bord de la faillite. C'est normal qu'ils s'inquiètent.
- Sortez d'ici réagit enfin  le père. Vous voyez bien que nous n'avons plus rien... Je sais que vous n'êtes qu'un employé assermenté, mais sortez d'ici s'il vous plaît !
Furtivement, l'homme déposa sur la table la lettre terrible, recula, gagna la porte et après un bref salut, sembla s’enfuir.
Alors dans la maison on entendit la clameur du malheureux, clameur déchirante, puis il murmura :
- Mes enfants, ma fille ! Ma chère Julie, tu seras sans abri et sans ressources. Montorgueil village maudit qui porte bien son nom ! Malheur à toi. Comment veux-tu qu'on paie puisque ton voisin a tout pris déjà, même ce qui nous faisait vivre. Nous n'avons plus de quoi.

J. avait 15 ans. Mince, un peu sauvage, mais d’une exquise élégance,  tout le temps spontanément coquette, tout le temps propre, avait fait le ravissement de sa nouvelle famille et son père n'avait jamais caché ses rêves  insensés et ses projets pour elle.. Maintenant cette pensée triste obsédait Arnaud.  L'horizon de Julie ne serait désormais que la lessive, la vaisselle... L'idée le révoltait. Est-ce que vous croyez qu'une fille aussi fine et aussi belle n'a pas le droit d'espérer autre chose ? Et pourquoi l'espoir serait-il trop beau, trop grand pour elle ??

La colère l'avait un peu apaisé. Mais la catastrophe était en effet effroyable. La propriété qui appartenait depuis plusieurs générations à sa famille était tout ce qui restait de son ancienne fortune, à cet homme qui avait jadis été propriétaire, maire, correspondant du journal local, président des associations. Devant l’effondrement de sa fortune et de son renom, il s’était réfugié sur ses terres, dans le village de Mont-orgueil.
Maintenant, c’était définitivement fini ! L’arrivée des huissiers, c’était pour les jeunes et leur père, la misère et la honte.
La désespérance ne mène nulle part. Il fallait réagir au plus vite. Le lendemain de la visite de l'huissier, le père s'installa devant son bureau et écrivit plusieurs lettres expliquant comment il avait été dépouillé par son voisin promoteur, expliquant l'état de son dénuement, cherchant des aides, des exemptions d'impôts.
De l'argent ? Il se sentait encore assez jeune et fort pour en gagner un peu. Il lui faudrait chercher un autre emploi au plus vite. Son fils aussi pouvait travailler. Il ne fallait pas l'oublier. Il pourrait rapporter une assez grosse somme, il était costaud. Mais que faire sans dépendre d'un chef d'entreprise qui vous tue au rendement, il se sentait à la fois capable de travailler et trop vieux, trop fatigué et las pour devenir esclave de la mondialisation, des actionnaires, des capitalistes, et en dans une entreprise dépendant de ceux qui l'avaient mis sur la paille ! Il craignait de payer sans cesse des impôts plus élevés sans jamais bien gagner sa vie.
N'ayant pas  de travail en ville, l'homme était toujours demeuré là où le travail de la ferme devait assurer l'avenir de la famille !!! Voilà tout.
Lui, avait eu autrefois de bons revenus. C'est l'époque du rendement qui avait commencé à l'affaiblir. Avant, leur vie c'était une affaire entre la terre et eux. Après c'est devenu une lutte au rendement. On n'a fini par vivre que pour ça, pour le profit. Et lorsque tu te mets à faire du maïs, pour les subventions, si ça rapporte un peu, tout le monde s'y met. Total, plus personne n'en veut du maïs. Puis les américains se sont mis à inventer des saletés chimiques pour produire plus, la terre n'a pas supporté, les traites sont tombées tous les mois. Le tracteur, dès que tu as fini de le payer, il est bon pour la ferraille ! Finalement, tu travailles pour les banques, les promoteurs, pour des revenus modestes à cause des terres expropriées par les projets de ses voisins, ce qui l'avait empêché de prendre des personnes agréées à son service. Sa famille avait été très riche, mais dans sa campagne désertée, avec le peu de terres qui lui restaient, il n'y avait plus beaucoup de rendement. Il ne lui resterait bientôt plus que la grande maison familiale dont à une époque, il louait une aile. En plus des revenus de la propriété il avait eu un salaire pour avoir travaillé pendant un certain temps dans une grande entreprise où il offrait des services variés et compétents dans bien des domaines, pour pas grand chose en retour. Son fils et sa fille l'aidaient à la ferme et de temps en temps, il envoyait quelqu'un prendre des nouvelles ou téléphonait pour leur venir en aide.
Lorsque l'huissier envoyé par le promoteur responsable du soi disant grand chantier de l'aéroport était de passage et exigeait leur départ ou les menaçait de perquisitionner la propriété et de les jeter dehors, J. craignait de plus en plus les colères de son père.
Pour leurs riches voisins, il était facile d'acheter pour une bouchée de pain des terres de pauvres comme lui, mais qu'en faisaient-ils, ils les laissaient à l'abandon ! Mais ce qui mettait en colère le père, c'est que c'étaient des terres de famille qui avaient nourri des générations parmi les siens. Et lui-même avait été élevé là ainsi que ses enfants. c'étaient donc leurs racines. Ils avaient couru dans ces prés, murmuré des secrets aux arbres, aux fleurs, aux multiples petites bêtes. Chacun avait l'impression d'être compris par le terroir. Même Julie l'avait adoptée cette contrée. Avant, ici, les anciens en s'acharnant arrivaient à gagner leur pain. Arnaud aurait voulu poursuivre  le travail de ses ancêtres. Sa colère venait de son désespoir et de voir que sa ferme ne ressemblait plus qu'à un îlot de pauvreté.

Plus ils s'accrochaient à leurs terres, moins elles avaient un bon rendement. Plus il soignait ses bêtes, ses étables, plus les accidents se multipliaient. La faim et les privations creusèrent vite les visages même ceux du jeune Théo qui prit une expression timide et craintive comme celle des adolescents battus. Les rides s'accentuèrent encore sur le visage du père. Les chambres  dans la nouvelle maison, plus petite puisqu'ils avaient été obligés d'en louer une partie, furent encore plus glaciales l'hiver et toujours aussi fraîches l'été. On n'y pénétra plus que pour s'y mettre au lit.

Pourtant envers et contre tout et tous, Julie gardait sa fierté. Maintenant bien que la jolie jeune fille n'eût plus que des toilettes de pauvre qui lui donnaient un air de misère, des labeurs qui ravageaient ses mains fines puisqu'il lui fallait travailler en ville et faire des ménages, entretenir des jardins ou donner des leçons de piano,  elle gardait le port d'une reine. Ses traits restaient d'une finesse remarquable. Elle ne portait plus aucun bijou et ses cheveux retombaient libres et un peu en désordre de chaque côté de son visage.
Le père continuait à pâlir et à ployer l'échine. Il ne disait presque plus rien mais  regardait d'un air triste sa fille. De rares sons, en dehors de ses colères sortaient désormais de sa bouche.

Au courant de l'affaire de l'huissier, François avait bien essayé d'intervenir :
- Ce sont des êtres humains, ils n'ont que leurs terres pour vivre et le sort que vous leur réservez est affreux, vous les mettez au pied du mur sans contrepartie et depuis des années.
François avait vu le visage d'Alex s'assombrir, reflétant une inquiétude dont il aurait parié qu'elle n'avait rien à voir avec la misère qui menaçait la famille adoptive de Julie. Son père et Alex le fils aîné perdraient une vente substantielle et l'occasion de convertir les lieux en un gigantesque projet dont il ignorait encore les dessous, un endroit pour riches sans doute avec piscines et promenades à cheval. C'était cela plus qu'autre chose qui ennuyait Alex, ce projet auquel il tenait par-dessus tout. L'argent, le gain, le rendement, comme ses parents, il n'avait plus que ces mots-là à la bouche.
- J'en conviens, mais des contreparties ils en ont eu à foison et puis cela ne nous regarde pas. Notre seul objectif dit Alex est de construire une zone commerciale autour d'un éventuel aéroport et pour cela, nous avons besoin de ces terres. Elles sont mal exploitées et nous allons obtenir un droit d'expropriation parce que nous avons acheté tous les terrains alentour et nous encerclons cette parcelle qui nous est nécessaire.
- Cela nous regarde tous et peut-être même que cela regarde la loi !
- Qu'est-ce que tu chantes, tu déraisonnes.
- La nuit dernière, le père de Julie et de T a été attaqué, dans la nuit, par une espèce de gorille et je me demande si en agissant ainsi il ne lui transmettait pas ton bon souvenir.
- Ne te mêle plus de ça où tu auras un sort identique dit Alex en rage. Je ne peux tout de même pas empêcher les bandits d'attaquer dans les bois.
- Alex, sois honnête et raisonnable supplia François... Vous réagissez ainsi père et toi, parce que vous jugez que ce sont de pauvres créatures et vous vous sentez au-dessus grâce à l'argent !!
- Oui, excellente idée, nous sommes supérieurs. Je vais te faire une confidence. L'argent n'a aucune valeur pour moi. Nous avons tellement de fric  que même si nous avions encore 100 ans à vivre, nous n'arriverions pas à tout dépenser. Ce qui me plaît, c'est d'en gagner toujours plus, c'est le pouvoir qu'il procure, la domination. J'ai trouvé un moyen que tu ne connais pas et dont je ne te parlerai pas. Même l'aéroport n'est qu'une excuse. J'ai besoin de toutes les terres...Et je ris de voir tous ces gens élever encore  de satanées poules qui peuvent crever d'on ne sait trop quelle diarrhée ou des vaches qui, pour chaque litre de lait qu'elles donnent, consomment un bon hectare de fourrage et des vitamines, des compléments et qui de surcroît répandent partout leurs excréments et leurs mouches.
- Je vois ce que tu veux  dire, mais je ne te laisserai pas faire.
- Alors tu t'en repentiras aussi.

Ils avaient fini par vendre le dernier cheval. Un beau cheval noir et lustré. Celui-ci avait refusé de sortir de son écurie et il s’était mis à hennir de façon lugubre.
- Quel bel animal !
- Passe derrière et chasse-le avait dit le marchand au jeune fils en lui tendant un fouet.
- Pour ça non, je ne le fouetterai pas !!!
Son père prenant le cheval par les rênes, lui avait parlé doucement.
- Allons mon bel étalon viens. Je sais que je te trahis mais je ne peux faire autrement. J'ai besoin d'argent, mais aussi je suis chassé par les grandioses projets de l' État.
A cette voix, le cheval n’avait plus résisté. Le marchand l’avait attaché derrière dans sa remorque spéciale. Père, fils et fille étaient rentrés dans la maison de plus en plus vide, de plus en plus silencieuse. Mais longtemps encore, ils avaient entendu les lamentations de la bête apeurée.

- Le père se fait vieux Julie ! Il nous faudra tout prévoir, même le pire et économiser dès aujourd'hui, à tout moment. Il nous faut aussi chercher un emploi en ville annonça Théo. Il n'y a plus rien à attendre de la terre avoua Théo, découragé.
Julie ne demandait pas mieux. Elle n'avait pas peur de travailler et elle commença même par des petits métiers, utilisant le savoir transmis il y avait déjà longtemps par la mère. .Elle lava le linge des riches en ville.  Elle le trempa  dans des bains d'herbe et de sel. Elle l'étendit au soleil, mais elle n'hésita pas à lui faire passer des nuits sous les étoiles et la lune... Mais bien vite elle obtint un emploi régulier.


Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes; mai s'annonçait et dans les prés, à la lisière des sous-bois, le muguet sauvage et les premières fleurs d'acacia  embaumaient, le parfum donnait à l’atmosphère un côté mystérieux. Leur pensée, leur corps, loin des soucis de leurs parents baignaient dans le ravissement. Le trouble merveilleux qu'elle ressentait avait su réveiller en elle des désirs insoupçonnés. Le vent frais les faisait parfois frissonner, les brindilles qui craquaient les impressionnaient. Un cri de mouette déchirait parfois le silence, tandis que la mer plus loin, déferlait et se retirait en un incessant va-et-vient.
S’arrêtant un instant, J. murmura :
- On nous suit… As-tu entendu ?
- Il se mit à rire joyeusement. Ses yeux étaient luisants, les boucles de ses cheveux noirs tombaient sur son front brun.
- Un oiseau certainement, ce n’est rien ma chérie ou le dernier écho de la cloche dans la petite église romane.
- Oh ! F., j’ai peur…
- Mais non, Julie... Que tu es mignonne quand tu as peur.
- Écoute...
- Cette fois c'est le grondement du tonnerre qui se rapproche.  Tu es si mignonne quand tu parles comma ça. Peur, dis-tu ?
Il lui mettait les bras autour du cou.
- Depuis trois mois que nous avons eu des rapports, depuis ce moment, le plus cher pour moi, je t’ai promis de te protéger et plus que jamais je tiendrai ma promesse. Ne crains rien, bientôt tu seras ma femme. La haine qui divise nos familles, je la briserai. Un jour, ce sera d'une promenade identique dans nos terres que nous reviendrons ainsi. Et nous rentrerons ensemble à la maison pour le dîner.
- Oui, je connais tes sentiments et ta volonté, mais…
- Non, pas de mais…Je ne peux pas encore parler à mon père, mais dès demain, je parlerai au tien. Tu as raison, à quoi bon faire traîner les choses. Ton père nous aidera.
- Mais c'est impossible, si tu savais ! C'est à notre avis ton père qui cherche à ruiner le mien. Dans quel but ? Peut-être pour empêcher notre union ?
- Je sais tout cela et bien que je sois encore jeune, je ne suis pas un poltron. la seule chose qui me retient encore est qu'il nous faudra de l'argent. Alors, demain?
- Demain.
Ils se sourirent.
Elle se tut. Pourtant elle devinait ou plutôt, elle savait qu'il ne s'appartenait pas à lui-même. Cette belle mécanique, cette puissance, ce cœur fier et noble était dominé par une puissance supérieure. Il fallait bien en convenir: ce caractère plein de charme auquel s'ajoutait la pondération, l'affabilité, l'indulgence, l'égalité d'humeur, l'esprit de conciliation, le respect de toute chose respectable... était à l'opposé de celui des autres membres si violents de sa famille, sauf peut-être la mère décédée si tôt..

Ils revinrent marchant sans bruit, par un petit sentier de mousse. C'était un endroit agréable. L'odeur des pins se mêlait à la brise qui soufflait. Une longue jetée s'avançait sur l'eau. Comme ils approchaient de la lisière du bois, ils s'immobilisèrent brusquement. Une lueur rose illuminait le ciel. Des flammes s'échappaient du toit éclairant une foule déjà grouillante d'hommes et de femmes affairés qui criaient et couraient au milieu des gloussements des poules dernières réveillées et épouvantées.

- Maintenant, je te quitte, lui souffla François, cherche ton père, moi je vais retrouver ces deux-là. Je te reverrai ce soir.
- Moi aussi il faut que j'y aille dit-elle.

Une dernière étreinte les unit, un dernier baiser les fit encore frissonner, mais aucun d’eux ne savait que ce seraient vraiment les derniers. Puis F. disparut dans le bois. Elle ne vit plus rien. Les parois du bois, dans la nuit constituaient une seconde nuit encastrée dans la première, plus dense, plus noire, les buissons ajoutant encore une épaisseur particulière aux ténéèbres.Julie eut le temps de voir la silhouette du frère de François poursuivie par son propre frère gagner la lisière et disparaître dans les bois. Il devait avoir tout entendu. Elle devinait sa colère, mais refusait d'avoir honte ou peur. Alex était toujours dans ses parages, jaloux et soupçonneux, veillant sur elle comme un chien sur un os.

 Une minute, elle resta à la même place, émue, angoissée. Il était très tard dans la nuit, elle était seule et même la lune l'abandonna emportant son court instant de bonheur seule restait au loin la lueur d'un incendie. Enfin avec un soupir, elle se retourna pour aller à la recherche de son père. Lorsqu'elle s'approcha de leur misérable ferme, avec des petits feulements de fauve, des pans entiers de toit, de murs s'effondraient. Des flammèches pulvérisaient tout en tous sens. Le souffle des flammes l'empêchait de s'approcher. Bientôt il ne resta que quelques langues de feu autour des poutres de la charpente agitées par un vent qui faisait tournoyer la fumée. Un air frais se glissait entre les murs brûlants et les hordes du mistral se mirent à leur tour à dévaster la demeure.

Son père avait réussi à s'enfuir. Il était là ému, figé avec le dépouillement d'une pierre sur laquelle la pluie a longtemps ruisselé.  La maison qu’il aimait flambait à présent comme une énorme torche. Ils furent provisoirement hébergés par la commune.

  Au même instant elle devint très pâle, un jeune cavalier était devant elle. La robe du cheval fumait.  Il  avait l’air hautain, le visage dédaigneux et menaçant, c'était le frère de F. qu'elle n'avait pas revu depuis pas mal de temps..
Cet homme sentait une fringale insatisfaite bouillonner dans ses entrailles, un brasier impossible à éteindre, une soif de Julie qu'à aucun moment, pas même durant ss nuits les plus longues, il ne parvenait à étancher.

 

Depuis qu'elle était enceinte, elle s'était laissé emporter par le sentiment exaltant  de porter l'enfant de F et un moment, elle avait cru que cela lui permettrait de tenir tête au monde entier. Tous deux silencieux, ils regardaient le père qui marchait de long en large dans la salle sonore et presque vide. Les deux jeunes gens n'osèrent pas parler pendant longtemps. Ils savaient qu'ils avaient perdu leurs biens mais aussi leur rang social, leur honneur en quelque sorte.

Brusquement fatigué et vieilli, il s'effondra sur un des sièges mis à leur disposition, mais il ne parla toujours pas. Les difficultés quotidienne avaient barré son front halé par la vie au grand air, de rides profondes. Ses enfants allèrent s'allonger le laissant à ses sombres réflexions.

Julie aimait d'une affection un peu protectrice ce père trop bon et tranquille qui s'était fait manipuler.

François et elle avaient bien été suivis. Le frère, toujours lui, le nargua après la fuite de Julie. Mais comme cela n'avait pas suffi à effacer le sourire de bonheur de François qui lui ruinait la vie. Alex avait conçu un  meilleur plan que le harcèlement et plus définitif ! Il le laissa partir, le suivit sans bruit armé d'une grosse pierre qu'il brandit à un détour de chemin. François pressentit le danger, se retourna et distingua dans la demi obscurité les mains qui soulevaient la pierre, les mains prêtent à tuer. François sentit le souffle précipité s'engouffrer dans ses oreilles, l'assourdissant. Bien que le geste fut rapide il sembla à François qu'il pouvait le décomposer comme à travers un prisme qui aurait reproduit le geste encore et encore...Il ferma les yeux quelques fractions de secondes dans l'espoir de se débarrasser de ce mirage cauchemardesque. mais c'était plus qu'un mirage et l'inconnu lui abattit l'énorme pierre sur la tête. Une chute, des vertiges, le néant noir
L'homme se redressa et crut entendre une fuite  précipitée dans les taillis... Une biche ?
Ce soir-là la nouvelle venait d'arriver à la maison. pour le père la disparition de son fils, de F, l'annonce du sang trouvé... venaient s'ajouter à la visite de l'huissier. c'était trop.

Pourtant il prit la peine de parler à Julie. Serrant bien fort entre les siennes, les mains de la jeune fille qui se glaçaient il annonça les mauvaises nouvelles doucement, lentement, choisissant ses mots. Il y a des mots qu'il faut bien finir par prononcer mais dont la cruauté parait tellement insensée qu'ils peuvent tuer un homme. Julie avait du mal à assimiler immédiatement le sens de ces mots. Elle ne comprit pas tout de suite tout ce qui lui arrivait. Mais ce dont elle prit conscience le plus vite, c'est qu'elle était en train de perdre un père aimé, son seul soutien en ce monde.
Que lui restait-il ? Elle avait perdu ses parents, ses parents adoptifs, son frère et son cher F.

Tout avait basculé dans une sorte d'enfer démentiel où s'était abîmée sa vie. Un chaos incohérent hérissé d'épines cruelles qui l'avaient déchirée. Des policiers étaient venus en renfort. Le père avait changé, Julie avait changé, ils avaient tous changé. Il y avait une fêlure en eux qui se répercutait sur les autres. Ils semblaient vidés de l'intérieur.
La télé était venue et toutes les radios. Comme au village on ne pouvait pas les loger, ils faisaient  la navette en voiture. Pourquoi ? Pour rien. Il n'y avait que quelques gouttes de sang. Ni cadavre, ni assassin, mais des disparus.
Pourtant des bruits couraient qu'ils avaient arrêté Théo. Pourquoi faire accuser un innocent. Vengeance ? Jalousie ? Rivalité ?  Mais ce n'étaient que des bruits. Timide, pur produit de campagne, les journalistes et les flics l'auraient trouvé plus génial comme criminel qu'Alex, l'arrogant  en costume. Mais finalement Théo avait bel et bien disparu lui aussi.
On ne trouva pas de corps, mais les traces de sang. L'enquête prendrait du temps. L'aube vint pâlissant les lueurs de l'incendie qui enfin s'apaisait. Julie et son père furent longs à quitter leur abri. l'inconnu et ses frayeurs multiples, les attendait. Elle n'avait revu ni son frère, ni F. ni même le frère de celui-ci.  Elle venait de perdre son ami et son frère en même temps.
- Il ne faut rien déduire trop vite avait soutenu le commissaire. On ne doit jamais élaborer une théorie avant d'avoir réuni les faits.
- Et si c'était un crime. Et si l'assassin allait s'en prendre aux autres membres de la famille, à notre père ? Je me souviens maintenant, un meurtre semblable a eu lieu dans ma vraie famille autrefois. Les victimes étaient ma mère et peut-être d'autres personnes.
- Je ne crois que ce que je vois répondit le commissaire.
Vous ne croyez pas en Dieu alors ?
- J'estime seulement qu'il est en toutes choses.

Il lui semblait que son enfance était morte et à l'idée qu'elle ne les reverrait plus elle sentit une douleur fulgurante dans sa poitrine.  Et si maintenant elle avait un enfant, pas d'argent, pas de travail, pas d'avenir et plus de papa pour le petit ?
Les soupçons se portèrent vers Alex et son père, mais pas longtemps. Dans les romans policiers ton attention est captée. Tu ignores la solution jusqu'à ce que soudain, tout s'éclaire ! Mais là, ce n'était pas le cas. On les voyait bien en escrocs mais pas en sanguinaires criminels. Le père était un érudit, le second fils avait été d'excellente compagnie. Le fils aîné, lui, n'avait jamais été de ces hommes joyeux qui plaisent en société et il restait une énigme. Son frère Théo avait un moment été accusé aussi puisqu'il avait disparu, c'est bien qu'il avait quelque chose à se reprocher ! Et maintenant ? Qu'est-ce qu'on pouvait savoir ? Qui faisait semblant dans l'histoire ? Si tous les flics de la région n'avaient rien trouvé, ce n'est pas Julie tout de même, ni même Théo qui va pouvoir 5 ans après.


Julie se mit régulièrement à galoper sur sa belle jument, à la recherche de ses chers disparus. La bête faisait d'amples et fluides foulées, à pleine vitesse, sa belle tête incisant l'espace comme la proue d'un navire. Julie, en appui sur les étriers, le corps légèrement penché en avant fonçait et le monde autour d'elle ne semblait plus qu'une rumeur indistincte et douloureuse où seuls se détachaient  le martèlement des sabots et le souffle de la jument. Elle avait fouillé prairies et fourrés à la recherche d'indices. Elle avait fui jusqu'à l'infini pour noyer sa douleur.
Le père torturé ainsi, avait dépéri à son tour et les avait quittés.
Le malheur ne peut jamais dormir bien longtemps. Il était encore là. Julie le reconnaissait penchée sur le lit où délirait son père adoptif. Sur sa chair devenue terreuse se creusaient les orbites au fond d'un cerne violacé. C'était le masque de la mort et Julie allait une fois de plus se retrouver seule.
Les deux enterrements, bien qu'espacés avaient coûté très cher. La ferme n'avait plus aucun rendement. Les saisons se déréglaient. Personne n'y comprenait plus rien. Le travail de chacun lié au sabotage permanent ne donnait plus rien de bon. Les semences souffraient d'on ne savait quelle maladie, la grange avait brûlé à plusieurs reprises et le père avant sa mort avait dû céder tellement de terres, encore des terres, contre des sommes dérisoires. Et malgré cela ils menaient une vie misérable.


Les deux jeunes gens, s'ils n'avaient pas été pour ainsi dire chassés de chez eux, grâce à une seule vache auraient été assurés de ne pas souffrir de la faim. Tant qu’il y a une vache dans une étable, la famille a du lait,  du beurre pour ses pommes de terre et ses légumes,  Julie, aurait pu aussi vendre des fromages frais ou les échanger contre d'autres denrées. Grâce au cheval, ils auraient pu organiser des promenades payantes pour les enfants des environs. Les bêtes aussi, savaient très bien faire entendre ce qu’elles voulaient ou ce qu’elles ressentaient et c'était un peu d'affection pour les enfants orphelins. Le père avant de mourir avait appris à ses enfants à aimer les bêtes et celles-ci les aimaient. Si toutes les bêtes disparaissaient à quoi serviraient les prés à deux jeunes gens trop jeunes et  encore maladroits ? Malgré leurs regrets, Théo et Julie à leur tour avaient dû renoncer à la propriété de parcelles pour n'être plus ensuite que locataires et sans bien savoir pourquoi, ils n'en finissaient pas de donner aux propriétaires, faute d'argent, des poules, de la laine et bien d'autres choses encore.
De l'autre côté des  barrières de l'ancienne propriété de la famille,  celle du voisin  riche des terres qu'il accaparait peu à peu, et  dont les vaches avec leurs grands yeux ronds, pleins de douceur, regardaient tristement comme si elles devinaient, comme si elles comprenaient ce qui se passait à côté.
Pourtant aucune trace dans les environs, de travaux pour un aéroport, c'était à n'y rien comprendre.
 Dans leurs écuries, les lourds chevaux, tapaient toujours du pied sur les pavés usés. Chez eux, on voyait luire  les bibelots sur  de beaux meubles bien cirés. Les tapisseries n'y étaient pas fanées comme chez Julie. Tout n'était qu'éclat.
Ce fermier voisin et son fils aîné avaient un goût certain pour l'argent et le pouvoir et surtout pour les possibilités qu'ils offraient à qui savait les manier. Haine, argent, cupidité menaient ces deux hommes : le père et le fils Alex..

Le père d'Alex restait un homme dur, inflexible, avide d'argent, de domination. La mère quoique plus discrète avec son capital dû à la joliesse de ses traits avait tout de même un côté très condescendant. L'affectation de ses manières ressortait même dans l'intonation qu'elle utilisait au téléphone et vous écrasait de son ton répétitif mais qui n'admettait pas de réplique. A l'oral elle était indétrônable. parce qu'elle massacrait avec aplomb quelques phrases d'anglais et d'espagnol, elle donnait l'impression de maîtriser les deux langues. Un vernis de culture qui ne permettait qu'à elle seule de croire pouvoir s'affirmer dans la société. Un vernis de culture sur une femme élégante, très dépensière, rien de plus.


Contrairement aux parents, Julie n'avait jamais perdu son calme.  Jamais non plus, elle n'avait parlé de son passé bien qu'elle n'eût rien oublié du tout. Elle ne souhaitait pas s'encombrer de vieux chagrins, c'est pourquoi elle n'y avait jamais fait allusion, les rayant par son silence. Avec le même enthousiasme que son frère, elle avait secondé les parents dans les bons comme dans les mauvais moments.  Elle n'avait même pas perdu sa fierté  et son courage lorsqu'on avait saisi leurs meubles, ni sa bonne humeur lorsqu'ils avaient dû dormir grelottants de froid dans la maison vide ou plus tard dans les bâtiments offerts aux miséreux ou même dans la rue. Elle agissait spontanément et s'adaptait.  Plus tard elle s'impliquerait de tout son cœur dans ce qu'elle faisait. Au cours des mois suivants dans sa nouvelle vie d'errance et de pauvreté, on la vit à deux doigts d'adopter un bébé abandonné alors qu'elle était elle-même misérable.

 

Julie fit des recherches pour  retrouver son frère et son compagnon, en vain. Elle pensa même aux prisons, aux hôpitaux...

- Elle vivait dans une peur diffuse.
- M...morts ?
- On ne peut plus. Et pas d'hier ! Le chien d'un berger les a trouvés dans un trou de la Lande. Ils étaient là, deux gars.
- Vous n'allez pas me demander d'aller les reconnaître ? s'inquiéta Julie avec horreur.
- Rassurez-vous, n'importe qui peut faire ça... J'irai vous voir demain si vous le permettez.
- Je voudrais tellement en être sûre.
- Peut-être ne le serez-vous jamais. La terre a rendu deux corps, mais rien ne prouve encore que ce soit ces deux hommes.
Il s'inclina en lui tendant une main chaleureuse avec la réconfortante impression du devoir accompli. L'enquête avait conclu à l'œuvre d'un vagabond de passage.
La police avait interrogé les voisins, Alex, sa famille. Alex avait été trouvé sur les terres de Julie et de son frère. Il avait prétendu aider aux recherches.
Après avoir battu toute la région autour du hameau, en pleine garrigue, dans les vieux moulins à vent. Tous étaient revenus dépités.
- J'admets que vos intentions, selon vous, étaient louables. Vous cherchiez les disparus. Mais on peut dire aussi que vous violez le domaine et effaciez des preuves ! En tant que simple citoyen non invité, vous n'aviez pas à être là.
Elle avait peur d'Alex.

- Pourtant il vous a littéralement arrachée des mains du bandit dit le policier et portée jusqu'à la voiture pour vous soustraire à la curiosité, sympathique mais envahissante, des voisins. Encore n'a-t-il consenti à laisser partir l'ambulance que lorsque l'infirmier l'eut assuré que ce ne serait rien...

Trois semaines après la disparition de François et de Théo, la police s'était brièvement demandé si les jeunes gens n'avaient pas fugué.
- On croit les connaître ces jeunes, dit un policier, mais ils ont leur jardin secret. Les rêves, les espoirs d'un ado naissent dans la tourmente. L'adolescence est un combat, une période de tensions à la fois réelles et imaginaires. La famille et ses contraintes, son passé, les études... et tout ça pendant la mutation de leurs corps et leur hormones qi se manifestent !
- Vous pensez donc qu'ils ont fugué ?
- C'est possible, mais je ne clos pas le dossier au ca où il leur serait arrivé quelque chose de grave.

Tout le bourg avait participé aux recherches sous un ciel gris, à travers la végétation touffue. Julie était parmi eux, les larmes aux yeux suivant comme une automate les autres dans cette mission macabre.
- Je sais que tu ne m'aimes pas.
- Il y a des souvenirs impossibles à effacer.
- Tu es la seule à éveiller en moi un désir tangible, instantané.
- Nous ne pouvons pas partager le même lit. D'abord à cause du souvenir de ton frère, ensuite parce que tu passes ta vie à pester contre moi et ma famille. Tu as tout fait pour nous chasser.
- Ce sont des réactions normales pour les affaires que nous entreprenons. Mais tu vois je ne te laisserai pas à la rue.
- Je ne peux pas, tu passeras ta vie à pester le jour contre moi et à vouloir la nuit coucher avec moi. D'ailleurs tu te lasseras vite de moi. Ce que tu ressens, ce n'est pas de l'amour, c'est de l'orgueil.
-- Bon sang, nous autres hommes, nous sommes un peu différent des femmes, nous avons des réactions plus violentes, cela ne nous empêche pas d'aimer.
Alex avait été le frère de François, mais un frère jaloux et peu aimant. Elle imaginait qu'à la première accusation qui lui parviendrait, il se retirerait lui enlevant un des derniers soutiens qui se rattacherait à son enfance.
- Mais bientôt tu me suivras librement, sinon je poursuivrai la ruine  et plus que la ruine même de ton héritage...J'attends ta permission pour revenir.
- En as-tu besoin ?
- Non, mais je veux que tu cèdes, que tu acceptes. Tu as maintenant besoin de moi pour retrouver une partie des terres de ton père adoptif.
- Peut-être, mais tant que je n'y serais pas obligée, je ne t'épouserai pas. Tout riche que tu sois, je ne me répandrai pas en courbettes inutiles.
Emporté par une fureur subite, il planta ses dents à la naissance de son cou. Les  yeux soudain pleins de larmes Julie poussa un cri de douleur. Le regret de son cher François la transperça au même moment, fut si poignant qu'il lui fallut serrer les dents pour retenir un autre cri de douleur qui montait encore plus déchirant. Puisqu'elle ne pouvait que souffrir de ne plus le revoir, alors mieux valait souffrir en silence ou encore, mieux valait quitter le monde le plus vite possible que traîner une vie lamentable avec le frère, fou de haine et de jalousie, fou d'orgueil aussi.
- F. murmurait-t-elle tandis que des larmes jaillissaient de ses yeux. Pourquoi m'as-tu abandonnée ?
Alex quant à lui était persuadé d'arriver à ses fins. Il avait toujours convoité Julie, il avait toujours été le rival de son frère, Il avait toujours rêvé anéantir la jeune femme pour la voir se prosterner à ses pieds. Plus jeune, lorsqu'il s'évertuait à aller vers d'autres femmes, dans le moment le plus intime, toujours Julie lui apparaissait comme la seule et unique femme digne de lui. A peine sorti des bras de l'autre femme il s'en retournait en quête de Julie, chaque fois plus hâve, chaque fois les yeux plus cernés par ses orgies, à la fois repentant et féroce. Et chaque fois son frère servait d'obstacle qu'il soit vivant, disparu ou mort... .

Les funérailles eurent lieu, déshonorées par une foule avide de drames et curieuse. Le cimetière, il était à l'écart, après la maison d'Alex. Il y avait un petit chemin à droite qui menait sur les ruines d'une ancienne chappelle. C'était là, derrière l'enclos. C'était grand comme un mouchoir de poche mais malgré cela étonnant qu'Alex ne s'en soit pas accaparé ! Exposé au levant, il n'avait qu'une poignée de tombes fleuries. Les noms étaient effacés sur la plupart, les croix de pierre éboulées. Pourtant curieusement des emplacements montraient la terre remuée récemment...
Lorsqu'ils sortirent du cimetière, le soleil brillait et faisait reluire les gouttes de rosée des prairies où paissaient tranquillement des bêtes qui n'étaient plus les leurs. Toutes ces disparitions faisaient qu'elle se sentait plus déracinée que jamais. Qui veut vivre heureux se hâte car nul n'est sûr du lendemain.
Victime d'une fatalité qui lui coûtait le bonheur de sa vie, elle voulut réagir et ne rien devoir à personne. Elle se retrouvait confrontée à sa propre réalité : une très jeune femme, perdue dans la vie, meurtrie et douloureuse, suppliciée par le besoin à la fois humain et enfantin d'être aimée.
L'automne fit flamber les collines de tous ses ors, de tous ses pourpres. Les hirondelles fuyaient vers le Sud en bandes rapides et noires. Julie les suivait du regard de sa fenêtre à l'étage jusqu'à ce qu'elles aient disparu. Mais à chaque vol passant au-dessus de sa tête, la jeune femme se sentait un peu plus triste, un peu plus découragée. Elle enviait les oiseaux insouciants qui s'en allaient vers des pays plus chauds où elle eut tant aimé les suivre.
Le sort, on le subit, on ne le choisit pas ! Julie ne put supporter plus longtemps la déchéance et la solitude. Encore heureux quand il vous offre un but qui en vaille la peine. Peut-être pourtant y a-t-il toujours le moyen de réagir. Et ce moyen il faut le découvrir.

Elle aimait s'habiller en homme car elle trouvait dans  ces vêtements une plus grande liberté de mouvement et plus de discrétion. Elle éloignait ainsi les regards concupiscents et elle y trouvait de plus une sorte d'audace. Ces préparatifs  constituaient aussi un moment d'introspection solitaire. Elle analysa sa situation sous tous les angles. Une fois prise sa résolution ne lui avait apporté que du soulagement et une grande impression de liberté. Elle ressentait cette excitation devant le danger qu'elle avait déjà ressentie en acceptant une relation avec François. Plus même. Elle avait pénétré dans un hôtel d'aspect très modeste car elle avait peu d'argent. Justement sentant ses difficultés actuelles et à venir, elle ne s'engagea pas à y passer la nuit. Il lui fallait réduire ses dépenses tout en protégeant les pauvres biens qui lui restaient. Elle décida de confier à l'hôtel ses sacs et d'aller dormir avec un sac de couchage dans un camping. Mais grande fut sa colère quand elle revint à l'hôtel récupérer ses sacs. Elle dut en effet payer la chambre où l'hôtelier avait volontairement déposé les sacs, sachant bien qu'elle n'y dormirait pas !
De plus en plus démunie, dans la journée, elle avait frôlé des ivrognes qui maugréaient et marmottaient bas. Les bonnes gens commençaient leur journée, les éventaires s'organisaient. La vie et les hommes la malmenaient, et elle qui avait eu du caractère, de la personnalité souffrait de ces faits... Elle se retrouvait faible et sans force. Comme si une toute jeune fille ou même un jeune homme qui a du cœur comme le Rodrigue de Corneille était capable de résister à la méchanceté, à l'égoïsme et au mauvais sort tout à la fois.
Lorsqu'elle vivait à la ferme, même aux pires périodes de misère, quand les récoltes étaient anéanties et que se desséchait le ventre des bêtes, on ne manquait pas du nécessaire. Les parents savaient garder des conserves, des salaisons.... Ils connaissaient les secrets de la nature.

 

 Les gens ne confondent-ils pas amour et asservissement. Le frère de François maintenant voulait se rendre maître d'elle. C'était devenu un homme brutal, emporté, d'un orgueil infernal qui n'acceptait pas le refus. Jusqu'à quelle misère devrait-elle tomber pour lui résister et pourrait-elle lui résister longtemps ? Pendant le plus longtemps possible, elle supporta sa misère en silence, elle côtoya le pire : de pauvres enfants qui grouillaient dans l'horreur au coin des portes, au fond des cours obscures, parmi des cris perçants et d'horribles blasphèmes. Elle ne savait même pas que cela pouvait exister dans ce siècle où la misère frôle les scandaleuses richesses. Depuis le Moyen Age l'humanité n'a pas évolué. Dans ces rues misérables encombrées, tumultueuses et étroites abondaient les gestes grossiers ou violents. Elle rêvait parfois de pouvoir donner des sentiments à ceux qui vivaient desséchés. D'autres fois, elle se disait : " endure et ne t'en mêle pas. "

Une nuit le vent souffla en tempête et les arbres furent dépouillés. Une autre nuit, la neige couvrit la région. Les nuages étaient si bas qu'ils semblaient rejoindre la terre et les brouillards glacés du matin étaient longs à dissoudre. C'était l'hiver à Montorgueil et tout autour du village. La région semblait entrer dans le sommeil. Les jours succédaient aux jours tous semblables et tous de plus en plus douloureux. .
Alex la poursuivait sans cesse imaginant chaque fois un moyen de l'espionner, de la faire suivre et réfléchissait sans cesse à ce qui pourrait la faire céder. Sa grossesse était désormais difficile à cacher. IL savait donc maintenant et cruellement il lui dit :
- F n'avait que de l'amitié pour toi. Il n'est pas mort  il a simplement disparu volontairement. Il se cache pour ne pas avoir à reconnaître l'enfant. Le risque est trop grand. 
- Quel risque ?
- Qu'il ne soit pas de lui.
- Tu es infâme. Il m'aime et s'il a disparu, c'est parce qu'il est mort. On a trouvé de son sang sur les lieux de la bataille... Et toi, où étais-tu pendant ce temps ?
- Tu m'as toujours plu et après la disparition de François, j'espérais...
 Julie se mit en colère :
- Tu espérais, quoi ? me trouver dans ton lit, nue et les jambes écartées, n'attendant que ton bon plaisir. Un commerce, un chantage comme celui auquel vous êtes habitués ton père et toi à propos des terrains...
Ils étaient dans la rue pas loin du lieu de travail de Julie. Une de ses collègues revenait du restaurant :
- Les choses ne se passent pas bien demanda sa collègue de travail ?
Julie soupira.
- On peut dire ça comme ça.
Deux hommes avaient disposé de son corps, deux frères. L'un lui avait apporté pour peu de temps, l'éblouissement de l'amour comblé, l'autre l'horreur d'un viol sadique dont elle gardait le souvenir épouvanté. Alex l'avait aimée à sa façon, mais François était plus compréhensif, plus proche d'elle. D'ailleurs ils s'étaient promis l'un à l'autre. Alex souhaitait l'épouser tout en sachant que son frère serait toujours entre eux et cela le rendait hargneux.
- Je peux faire quelque chose ?
- Non dit-elle, c'est un problème que je dois résoudre seule..

Tournant brusquement le dos, Alex haussa les épaules et ne dit rien à son tour.
Il se souvenait des années plus tôt de la fillette d'une douzaine d'années qui avait bien peur de salir ses chaussures de sport dans les boues des chemins. La jeune fille au teint pâle était alors du genre petite nature.
D'une main elle remontait son jean délavé pour le préserver des éclaboussures, de l'autre elle tenait le sac en plastique contenant quelques champignons, des cèpes ou quelques petites girolles, une merveille en ce monde pour sa jeune expérience. Et déjà Alex essayait de lui voler son trésor.

Chaque fois qu'elle le rencontrait, elle fuyait.
- Tu t'en vas ? Tu n'as pas le droit de me faire ça. Tu vas m'obéir.
Alex  croyait encore que l'argent impressionnait les gens, permettait de les dominer. Mais il sentit trop tard que des relatons conflictuelles dès le départ  n'arrangeraient ni son ambition, ni ses relations avec Julie.

Le mot " obéir " la révolta. Son père n'avait jamais réclamé l'obéissance.
- Si être à toi ne signifie qu'obéir, tu n'es pas prêt de me voir céder.

Pour la première fois, elle se retrouva seule dans la campagne la nuit sur son fidèle cheval. De plus le temps empirait. Elle ne reconnut pas ces chemins qu'elle parcourait pour tant depuis toute petite. Elle mit son cheval au galop. Penchée sur l'encolure, elle eut du mal à retrouver sa respiration tant le vent et l'indignation lui coupaient le souffle. Les objets les plus familiers prenaient dans l'obscurité un relief singulier. Elle trébuchait sur chaque pierre, elle perdait ses repères, s'étonnait de la taille des maisons nouvelles, de la forme des arbres. Tout paraissait se dissoudre se délayer lentement dans la nuit: les feuilles se mêlaient les unes aux autres, le contour des choses s'estompait, se dissipait dans la pénombre. Elle croisa les yeux si brillants d'un chat qu'elle s'arrêta net. Le regard jaune pétillait à une certaine hauteur entre ciel et terre et la fixait. Elle avait bien peur et avançait minuscule, suivant un sentier étroit, à moitié dévoré par la nuit. Une lune énorme se leva  et éclaira une vieille cabane un peu délabrée.
Julie s'élança vers sa nouvelle maison déserte et froide : un ancien petit poulailler dans les bois. Mais elle n'y resta pas le lendemain, de peur qu'Alex ne l'ait suivie. Elle partit en cachette pour la ville où elle essaya de coucher sur un banc public. Où en effet trouver de l'argent ?  Mais au matin, elle fut interpellée par un agent de police qui faisait sa ronde dans le parc.
- Quelle est votre adresse ?
Julie ne répondit pas. Partout où elle allait, elle se sentait rejetée, traquée. Mais il y avait chez elle une obstination dont on pouvait difficilement avoir raison. Chaque essai d'intimidation, chaque coup du sort, ne faisaient qu'affermir son courage.

  Mais Alex furieux, fou de rage plutôt, la rattrapa quelques jours plus tard. Elle eut peur. Elle avait de plus en plus peur de lui. Il l'avait traînée malgré ses cris jusqu'à un parc public. Cette fois elle en était sure, Alex était fou. La richesse, le pouvoir qu'elle lui accordait le conduisait à la mégalomanie. Il y avait plus de haine sur son visage que d'amour malgré des paroles souvent rassurantes. On eut dit que tout ce qui rappelait F le consumait et que tout ce qui touchait Julie le vrillait au-dedans. Il s'acharnait contre elle sans retirer aucun apaisement. Il était tellement effrayant à ces moments-là que Julie se demandait parfois s'il ne devenait pas fou. Il haletait, cherchant son souffle. Et Julie qui ne se sentait pas en sécurité, tremblait bien qu'il essayât de retrouver son sang froid. Il semblait de plus en plus nourrir des projets de vengeance et non des projets de protection et d'amour. Cette fois il courait après elle et on devinait dans son regard des désirs de carnage. Elle ignorait au juste pour quelle raison. Jalousie pour un frère mort ? C'était ridicule.
- Je suis ton ami et je veille sur toi. Je tiens à remplacer mon frère auprès de toi.
Comment savoir quel visage se cachait au fond de ce cœur hermétique ?
Il la fixa comme si par son regard il eut voulu la réduire à la soumission. Julie ne baissa pas les yeux. Il essaya de l'embrasser, mais elle n'aima pas sa bouche humide qui la cherchait et le repoussa. Il la saisit plus violemment. Cette brutalité soudaine en réveillant tout à fait Julie, lui rendit sa conscience. Furieuse, elle se débattit, le frappa en plein visage de ses poings fermés en criant.
- Je ne crois pas t'avoir dit que j'acceptais ni même que je t'aimais.  Laisse-moi, laisse-moi !
- Tu finiras par m'aimer, d'autant mieux que les femmes aiment ceux qui sont imparfaits ou qu'elles croient imparfaits.
- Lâche-moi, tu dis n'importe quoi.
- Non, tu verras, un défaut auquel on s'attache pour résister, enfonce aussi sûrement dans l'amour qu'une pierre au cou d'un noyé.
- Tu ne sais pas ce que c'est que l'amour.
Il la gifla.
Il ne fallait surtout pas contrer Alex ouvertement. Il faisait partie des gens qui se butaient à la moindre opposition et voulaient aussitôt contraindre les autres. Ils pensent que la richesse et le pouvoir leur donne tous les droits. Un moyen bien dérisoire de renforcer leur pouvoir et surtout de s'en persuader, cependant efficace dans l'isolement de la nature.
Elle essaya de se dégager sans un mot. Il la lâcha enfin, lui aussi était en colère. Elle s'en alla sans un mot.
Elle eut un petit sourire triste. L'égoïsme masculin ! Même chez cet homme qui soit disant l'adorait, elle le retrouvait comme elle l'avait trouvé chez le père de celui-ci, chez son père ou son père adoptif autrefois et maintenant chez cet immonde Alex. Cet étrange besoin qu'ils avaient tous de décider du bonheur des femmes et de s'imaginer qu'en cette matière, comme en bien d'autres, eux seuls détenaient la vraie sagesse et la vérité !
- Bientôt je serai ton mari et je n'aurai nullement besoin de toi. Toi par contre, tu auras autant besoin de ma présence que de mon argent. Avec ces arguments, le sacrifice te coûtera moins ! Et puis quand les gens commenceront à murmurer. Tu sais ? dans le genre : " Quel est l'homme avec qui elle a fauté ? "
- Je sais " une fille mère " , une enfant illégitime... " Elle soupira, c'est vrai que dans la vie elle rencontrerait d'autres Alex et leurs étroits principes !
- Je reconnais là ta délicatesse infinie, ajouta-t-elle. Tu as toujours été ainsi. Les gens ne font plus attention aux femmes enceintes non mariées !! C'est de l'histoire ancienne. J'espère ne pas avoir à te céder. Dit-elle enfin. Effrayée par ses réponses si fermes, si sures, si rudes, elle demeura un moment silencieuse. Son amour pour F. résonnait  encore si profondément en elle, qu'elle ne pouvait en supporter davantage;  et toute l'âpreté de sa haine, longtemps contenue, envers le frère l'étouffait. Elle s'enfuit.
Mais ce jour-là, il la rattrapa, il l'agrippa violemment, la jeta à terre, s'affala sur son ventre pour la violer ou alors à ses yeux, par le fait qu'elle soit enceinte de son frère, n'était-elle plus qu'une catin.
Elle ressortit épuisée de cette lutte ignoble. Lorsqu'elle vit Alex après le viol, il affichait un air triomphant. Mais comment le fuir lorsqu'on est seule et sans recours. Elle se sentait prisonnière de cette traque incessante, de cet homme qu'elle n'aimait pas. Heureusement que l'enfant de F bourgeonnait depuis quelques mois dans le mystère son corps car elle n'aurait pu supporter, sans une espèce de dégoût, un enfant qui aurait germé après un viol.

Elle hurla bien que tout fut on ne peut plus lisible parmi les mousses et les herbes malmenées. Julie frémit. Elle fut assez vite recueillie par un couple qui l'amena vers un foyer. Elle qui avait vécu jusqu'alors dans le bonheur, même si c'était dans un milieu modeste connaissait maintenant une souffrance telle qu'elle en perdait la tête. Elle savait aussi combien le bonheur était à la fois fragile comme les ailes d'un papillon et robuste puisque le souvenir peut vous poursuivre encore longtemps.  Et juste au moment où elle devenait brutalement femme avec sa grossesse elle se sentait altérée de vengeance, depuis le viol.
Les gens qui s'approchaient d'elle, qui lui parlaient lui semblaient avides de sensations malsaines.  Julie suivit les visites, les questionnaires dans un calme relatif, les yeux secs à force d'avoir trop pleuré, le cœur en détresse, incapable de reconnaître un visage. D'ailleurs tous ceux qu'elle aimait avaient disparu ou fui.
Pelotonnée dans un fauteuil usé comme un chat frileux, elle écouta durant des heures, les pulsations de ses rêves à l'agonie. Mais l'espérance a la vie dure. Une émotion récurrente lui fit monter les larmes aux yeux. Elle était enceinte, ils étaient donc deux, elle n'était pas seule et il faudrait bien décider quelque chose pour l'avenir de cet enfant. Elle regarda autour d'elle et réalisant avec horreur les moyens qu'Alex avait employés pour s'emparer d'elle... Si des promeneurs ne l'avaient pas sauvée ! Elle se sentait acculée.
Elle s'était mise à courir droit devant elle, emportée par une force inconnue. Elle était prête à courir jusqu'au bout de la nuit, jusqu'au bout de ce chemin solitaire où elle avait tant marché avec F.
- Attends-moi F, criait-elle je te suis. Elle se dirigeait droit vers les falaises, dans la nuit.
Quelque chose la heurta et la fit tomber sur les genoux, quelque chose qui s'agrippa à elle en pleurant à gros sanglots :
- Maman ! Maman !
Comme une douche froide soudaine, ce cri lui rappela qu'elle allait être mère, qu'elle avait des responsabilités.
Le petit garçon la regardait maintenant d'un air apeuré.
Il y eut dans sa tête comme un bouleversement, un déchirement. Son esprit balaya tous les obstacles et ne pensa plus qu'aux enfants. A ce petit garçon perdu et à son propre embryon . Elle prit l'enfant inconnu dans ses bras et le serra contre elle. Mêlant le rêve à la réalité elle murmura :
- Mon petit, mon tout petit, je suis là, n'aie pas peur. Dis-moi où tu habites, je vais te raccompagner....
Julie avait imaginé son bébé, l'enfant de François, grandissant dans la maison familiale rachetée par F. Il aurait monté les chevaux de son père, vivant dans une proximité avec la nature qui n'existait presque plus de nos jours. Elle s'efforça de chasser ces images. Vois les choses en face, pensa-t-elle. C'était un rêve.
Pourtant si elle était prête à tout affronter, à tout combattre, avait-elle le droit d'imposer à son enfant le boulet de ne jamais être défendu par son papa ? Elle envisagea alors sérieusement l'aide d'Alex, mais ce jour-là, son corps glacé sembla avoir cessé de vivre. Comment avait-elle pu en l'espace de quelques heures changer à ce point ? Sans doute la faute en revenait-elle à l'angoisse, au harcèlement aussi d'Alex...Elle avait trop de bon sens  pour ne pas hésiter. Pourtant il fallait avant tout vaincre sa répugnance.
Comment pourrait-elle oublier son amour, prononcer le " oui " attendu et fatidique. Elle tenta de lutter encore...Elle s'interrogeait sur le genre de sentiment qu'Alex pouvait lui inspirer. Admiration pour sa ténacité à s'enrichir ? Vieille amitié datant de l'enfance ?
Elle avait peu d'amis ayant vécu à la campagne et étant peu sortie, elle ne connaissait presque personne. Il lui restait un seul défenseur qu'elle craignait cependant plus qu'un ennemi. En tous cas il saurait les défendre et les protéger, elle et son enfant. Comme chaque fois qu'elle avait combattu, lorsque sa décision était prise, tout son calme et son assurance étaient revenus.

La pluie martelait les vitres de la petite auberge, aux vitres maculées de pluie.. Comment Julie avait-elle abouti là.

Les heures noires précédant le matin pesaient sur elle chargées de toute la désespérance du monde et une angoisse lui venait de ces routes inconnues où il lui fallait s'enfoncer.

Un jour, figée au milieu d'un chemin de campagne, elle entendit crier  une voix masculine qu'il lui sembla reconnaître, mais c'était impossible:
- Cherche celui qui a assassiné tes parents, ton frère, ton ami F.. Il devient trop proche de toi, ne te laisse pas entraîner avec des gens indignes de toi. Ce n'est qu'un assassin avide d'argent. Tu es trop riche...
- En quoi était-elle riche, elle qui ne possédait rien !
Alors tout ne découlerait que de la cupidité ? Le venin de la cupidité... Mais où étaient ses richesses, elle qui n'avait vécu que dans la misère. Comment ces gens déjà si riches pourraient-ils laisser ainsi empoisonner leur cœur et leurs paroles.
Les vengeances nuisent à la vie, mais aussi la vérité change suivant les regards. Elle se devait de découvrir cette vérité. Et si elle le voulait vraiment, elle y arriverait. Elle songeait à ces princesses antiques implacables : Antigone, Hermione, Médée. Les racines tortueuses du mal qui la rongeait s'accrochaient à sa chair. L'adolescente qu'elle avait été, tendre mais fière, joyeuse et insouciante qui courait avec les garçons dans les bois ne pouvait plus subsister. Forgée au feu du malheur,elle faisait brusquement place à la femme. D'autres fois au contraire, en dépit de tout ce qu'elle avait souffert, elle rêvait encore que tout était possible puisqu'on n'avait jamais retrouvé le corps de François. Si François ne respirait plus, quelque part dans le monde, fût-ce de l'autre côté de la terre, Julie se demandait si elle ne le ressentirait pas. Il manquerait certainement quelque chose à sa propre vie. Elle pensait si souvent à son François bien-aimé, à son souvenir, son manque toujours cuisants.

 

Rattrapée une fois encore par Alex, elle avait fini par céder. Il avait fait les démarches pour le mariage. Il la mettait devant le fait quasi accompli. De colère, elle froissa sa robe de mariée le jour de la cérémonie et la jeta dès le premier soir. L'église n'était pas grande. Pourtant les quelques personnes qu'elle contenait lui firent  l'effet d'une foule agglutinée devant un échaffaud sur lequel Alex jouait assez bien le rôle du bourreau.Au début il avait fait bonne figure. Il lui avait offert la chambre de F, pleine encore de ses livres.
- F; les aimait avait-il dit.
Mais la chambre était si sombre comme si Alex lui défendait la lumière ou lui défendait d'être vue.
- Je t'ai aussi apporté d'autres livres, les miens. Comme cela tu auras le choix.   Nous avons partout dans la maison, des livres susceptibles de te  plaire.
- Ce sont sûrement de beaux ouvrages, merci dit-elle un peu rassérénée.


Mais bien vite, elle accomplit sa tâche sans jamais recevoir autre chose que des critiques amères. Nous sommes trop différents pour nous aimer pensait-elle. Cet homme démesuré comme son père, fou d'orgueil restait inaccessible à tout sentiment hormis la jalousie. On a l'amour et l'affection que l'on mérite.
Julie fut très vite battue et cela dura plus d'un mois. Elle avait su résister au chantage, elle n'arrivait pas à réagir aux coups et aux sévices. Un soir même il alla jusqu'à la quasi strangulation. Son cou portait des marbrures rouges. Comment le faire constater alors qu'elle était enfermée et que personne ne se soucierait d'elle puisqu'elle avait refusé toute aide.
Pelotonnée au coin de  la pièce, elle se sentait seule, elle avait froid, peur et elle ne se décidait pas à gagner ce lit où Alex pouvait la rejoindre quand il le voudrait. Elle avait compris que pour se sauver de ses colères, il lui fallait céder en apparence et retarder au maximum la réalisation de ses souhaits ou des ordres de cet homme.  Tout dans la pièce lui paraissait hostile et froid car en dehors des livres, rien ne rappelait F.. Elle n'était pas encore habituée à ce qu'un homme dominateur à ce point, à ce qu'une puissance masculine quelle qu'elle soit s'emparât de son existence pour la diriger.  Elle épia longuement, enveloppée dans une couette, les murmures de la maison et des environs.
- Je reste attachée cependant à ce coin qui a fait mon bonheur pendant mon enfance et pourtant tout désormais me semble hostile et désert. Elle espérait seulement qu'elle ne sortirait pas de cette nouvelle vie plus blessée encore.

Vingt fois cette nuit-là elle se réveilla en sursaut en proie à des terreurs inouïes. Jamais les jours n'avaient coulé si lents, si monotones. Pourtant par rapport à beaucoup elle savait s' auto discipliner avec sang froid..

Elle ouvrit les yeux. Pourtant tout semblait dormir autour d'elle. Elle alla à la fenêtre et découvrit deux silhouettes dont l'une qui ceinturait l'autre. Elle ne distinguait personne avec netteté et les derniers cris étaient étouffés.
Elle avait perdu pour toujours sa vie quasi protégée de fillette. Elle avait même l'impression d'avoir changé de personnalité, d'être en train de se dédoubler. Elle n'eut plus envie de pleurer, une soudaine colère l'envahit avec le besoin soudain de sortir de son rôle de victime pour affirmer la personnalité qu'elle sentait bouillir dans son sang; elle souhaitait réagir, se battre. Pourtant, toute fuite était impossible sans un secours extérieur. Elle était engagée dans un processus inéluctable. A présent, elle en était sûre, son frère et F. ne s'étaient pas battus, ils ne s'étaient pas entretués. Ils avaient disparu, avaient été enlevés ou assassinés. Ces cris violents de dénonciation dans la nuit étouffés par quelqu'un rejoignait son pressentiment, ses mauvais rêves, ses convictions et prenaient figure d'avertissement,. restait à trouver le ou les meurtriers.

Alex ne lui faisait pas confiance et il avait sans doute raison. Après avoir cédé à son harcèlement, elle se retrouvait comme sa prisonnière.
Et maintenant que sa réflexion avait été aiguisée par ces voix, elle ne voyait plus qu'une solution toujours la même. La matinée se passa à faire des plans de fuite insensés. Pendant la matinée, rien ne la troubla. On lui servit des repas qu'elle avait d'abord refusés, mais elle finit par tomber de faiblesse.
Ce fut seulement quand l'horizon devint mauve pour la troisième fois, que la jeune femme épuisée, s'endormit sur une dernière pensée navrante : tout à l'heure elle devrait procéder à l'essayage de sa robe de mariée. Une robe qui lui déplairait parce qu'elle avait été surtout choisie par Alex et son père, une robe trop pompeuse, trop voyante qui n'allait pas avec le deuil total de son être. Il lui semblait vivre un conte fantastique dans lequel elle aurait été la fiancée réveillée de l'éternel sommeil, non par un baiser du prince charmant, mais par la magie d'un démon. N'était-ce qu'un cauchemar de plus ?

Le sentiment de sa solitude l’accablait. Une journée supplémentaire de souffrance et de fournaise l'attendait. Un orange pourtant avait apporté un peu de sa fraîcheur. Mais à quoi bon,e dans ce monde où l'hoome faible créature était encore assez fou pour parfois se croire libre.

Les premières lueurs de l'aube se faufilèrent sous les rideaux, débusquèrent les coins d'ombre imposés par Alex, rampèrent jusqu'au lit et éveillèrent d'une tendre caresse la jeune femme.. Sans F  la terre n’avait plus de couleur. Le ciel, la campagne, tout était gris, terne, triste, morne. C’était comme si la terre était en train de mourir. Au fond mourir ce serait peut-être une bonne solution, seulement on ne meurt pas comme ça, uniquement parce qu’on le veut. Alors elle songeait à F. c'était de son rire que Julie se souvenait le mieux, son rire franc qui déclenchait le sien. Elle qui ne souriait même plus aujourd'hui, avait à l'époque un rire cristallin qui s'envolait comme une chanson...

La voix de François n'était que douceur, caresse ou prière. celle d'Alex n'était que réaction brutale.

La confusion qui montait en elle était celle d'un orgueil humilié. Elle éprouvait de plus du dégoût depuis le viol.

Le jour du mariage, il était venu avec trois autres hommes : un adjoint du maire et deux témoins.
Depuis qu'il avait été décoré de la légion d'honneur, il était invité à des soirées fastueuses ce qui lui permettait de recueillir les confidences de ceux qui comptaient vraiment dans la société des riches.  Tout dans ces élégantes assemblées était intimidant : les robes chamarrées des femmes, leurs volumineux chapeaux, les lumières féériques, la blancheur des nappes, les postures des majordomes et même les verres de cristal.
Tous ces biens que convoitait Alex, sans aucun repos comment arrivait-il à se les approprier et d'ailleurs comment entendait-il continuer dans cette voie qu'il jugeait illimitée ? Il connaissait les rouages de la succession, il avait certainement des relations occultes, ou alors une parenté éloignée avec Julie... Les terres de sa famille étaient les plus riches en gaz de schiste de la région lui avait-il dit. Mais quelles terres ? Elle ne connaissait même pas ses ancêtres. Par hasard, les connaissait-il ?

Du fond de ce lit étranger où  Alex allait la rejoindre pour la seconde fois après son viol,  après son mariage bâclé, dans cette maison étrangère, au cœur de la solitude sans amour, elle réalisa que c'était aussi Noël, son premier Noël sans ceux qu'elle aimait.. Le monde fragile et charmant de son adolescence continuait de se détruire pour rejoindre l'inconnu.
- Ton corps chante malgré toi. Il vibre et crie lui avait crié Alex après son viol. Tu m'aimes sans t'en rendre compte.
- Ce n'est pas de l'amour.
Chez elle tout était délicat et fin, tout sauf le gros ventre sous la robe vert sombre qui annonçait le bébé attendu.

Julie regarda une fois encore par la fenêtre.
C'était jour de marché comme autrefois et la place au-dessous de son vasistas s'emplissait de marchands bruyants venus des campagnes environnantes et pour qui cette occasion de se retrouver sur la place.
Pour plaire à Alex il aurait suffi à la jeune femme de le flatter et de lui faire croire qu'il était comme les hommes autrefois, son maître tout puissant. Elle aurait dû se comporter comme une ravissante idiote juste bonne à être montrée dans les réceptions au bras de son éblouissant mari. 
Julie aurait eu pour rôle de le conforter dans la haute opinion qu'il avait de lui-même. Il aurait rêvé aussi d'une femme active uniquement pour s'occuper dans l'ombre à accumuler comme lui un maximum de biens. Posséder toujours plus était pour lui le but de l'existence.
Alex pour cela et pour d'autres choses inconnues d'elle, avait toujours besoin d'elle.
- Mais jamais personne ne songe à se demander si moi je n'ai aucun besoin se dit Julie. Je suis son bien, le majordome de sa maison, sa maîtresse et sa servante. Il m'a emprisonnée, rivée à lui avec son nom, sa terre, mon enfant qu'il va s'approprier... Il est de ceux qui se croient tout permis.

Grâce à la richesse d'Alex, grâce à son mariage, elle avait réussi à obtenir un poste de journaliste local. Elle travaillait le plus souvent seule e proposait des articles qui étaient retenus ou non. Mais cela l'intéressait. Un matin elle reçut un appel.
6 je veux que vous me couvriez ç a dit le rédacteur en chef .
- Que je couvre quoi ?
- Les flics ont retrouvé le portable de ton frère.
- De Théo ? Et alors ?
- Ils l'ont découvert dans une chambre d'hôtel.

Maintenant, elle contemplait fixement le téléphone de son frère. Laquelle des chansons avait-il écouté en dernier ?. Le père s'était gaussé des jeunes avec leurs e-mails, leurs textos et leurs écouteurs sur les oreilles...mais quelque part ce gadget résumait la vie de Théo depuis sa si longue absence.. Elle trouva Hanna son ancienne amie dans la liste des contacts. Tiens, Hanna ?

Hanna avait disparu de sa vie aussi. Elle n'avait plus aucune nouvelle.  Elle l'avait rencontré peu après l'enterrement de son père auquel elle n'était pas venue. Elle s'était expliquée ainsi :
- Écoute, je t'avoue que je me sens mal à cause de tout ce qui t'arrive. Mais je n'aime pas me montrer aux enterrements. Je n'aime pas présenter mes condoléances à la famille. Ces gens-là, sont tristes, mais c'est plutôt à eux qu'ils pensent !
- Je comprends avait acquiescé Julie.

Mais ce qu'elle voyait ne lui apprenait finalement pas grand chose d'autre. Elle entra ensuite dans l'application de geo-portail. C'était comme un GPS intégré et elle put consulter l'historique espérant connaître au moins ses recherches ou les endroits par lesquels l'Iphone était passé.

Elle commençait à s'inquiéter sérieusement de l'heure. Pas le moindre signe de la voiture d'Alex. Il avait été assez difficile de le persuader d'assister au cours avec elle. Aux deux premières sessions qu'elle avait voulu suivre, il avait opposé une indisponibilité. Se voulant compréhensive, elle avait remis. Maintenant il était trop tard pour attendre davantage. Le bébé serait là dans moins de deux mois.
  Il était vrai qu'Alex faisait de longues journées pour s'occuper de l'élevage de chevaux à la place de  François qui  avait disparu et de son père qui se faisait vieux, qu'il était fatigué, tendu. Il devait aussi mener de front son métier. Sur ce terrain Julie pouvait se montrer compréhensive. Mais il était toujours aussi possessif et jaloux, refusant de voir ou de la laisser voir d'autres personnes.. Elle se sentait isolée. Apparemment il ne lui faisait aucune confiance. Bien qu'elle ait un temps essayé de se persuader que leur relation allait s'améliorer, tous ses espoirs s'étaient rapidement envolés. Il fermait de plus en plus souvent la maison lorsqu'elle n'était pas obligée de se rendre à son travail qu'elle n'avait pas voulu abandonner. Pour laisser une impression de liberté, il lui arrivait de bavarder avec des amis, des collègues par la fenêtre du salon. Chaque fois, cela provoquait une scène...
- Julie, articula froidement une voix familière.
Julie se retourna et vit Alex qui portait encore ses bottes et son jean sales. Il devait revenir de l'écurie. Il était maintenant juste derrière elle. En plus il n'était pas beau, mais avait un physique d'athlète grâce aux années passées à soigner et entraîner les chevaux.
- Bonsoir dit-elle.
- Il ne répondit pas. Elle voyait sa colère de la trouver en train de bavarder avec son collègue, mais elle refusait d'avoir honte pour de simples messages amicaux.
Sans attendre Julie, Alex tourna les talons et se dirigea vers la sortie. Julie le suivit puisqu'ils devaient aller chez le gynécologue. Son 4/4 était garé juste devant la maison. Elle ouvrit la portière et grimpa péniblement sur le siège à côté de lui. Alex ne lui accorda pas un regard. Il surveillait ses rétroviseurs en même temps qu'il s'éloignait.
Julie jeta ostensiblement un coup d'œil à sa montre mais décida de ne pas faire de commentaire verbal sur l'heure et le retard. Cela n'arrangerait rien dans l'immédiat.
- Sale temps dit-elle pour ton travail, tu es couvert de boue.
- Il ne répondit pas. Le coup du silence pensa-t-elle. Oh, non ça suffit !
- Comment s'est passée ta journée insista-t-elle.
- Pas aussi intéressante que la tienne, grinça-t-il.
- Alex fit-elle avec lassitude.
- J'ai eu une journée de merde, dit-il. Six chevaux malades, mes parents à aller voir et d'anciens propriétaires qui me font un procès ridicule.
Julie tenta de faire preuve de sympathie. Mais il y avait dans toutes ses réponses quelque chose qui l'effrayait. C'était l'expression d'une sombre et implacable volonté. Elle savait que la vie était devenue difficile pour lui qui ne voulait rien lâcher et qui ne se montrait pas vraiment à la hauteur de tout sans son père  aujourd'hui malade et sans son frère décédé.
 Le sentiment qu’il éprouvait pour elle donnait peur. Il se montrait tour à tour violent, brutal, menaçant. Avant l'accident de son frère et la maladie de son père, il ne s'occupait que d'amener dans des remorques adéquates, les chevaux à de lointaines compétitions ou de servir de secrétaire à son père le boulimique des achats de terrains et de maisons pour son métier de promoteur. Il savait se montrer pervers, faire des achats frauduleux , tendre des pièges aux innocents. Mais il n'était pas capable de travailler autant et il ne voulait jamais rien perdre. C'était un homme tyrannique comme son père qui en son temps n'avait  laissé que peu de responsabilités à son fils François. Il n'avait pas confiance en lui. François s'en était tiré avec l'élevage de chevaux qu'il aimait et en suivant les traces de son père sans récriminer. Il était trop bon pour cela. Alex lui avait fait le contraire. Il avait choisi un métier pour être riche. Et cela lui réussissait tellement bien que le père avait lâché la bride et même l'avait suivi en partie dans cette voie. Alex n'avait pas la même joie de vivre que F., pas le même caractère conciliant, pas la même volonté pour le travail purement physique mais par contre il savait conduire les affaires tout en sachant bien mentir ou tromper. Il perdait parfois ce qu'il gagnait au jeu, aux courses et c'est pour cette raison qu'il lui en fallait tant d'argent. Brusquement seul héritier des chevaux, l'initiation d'Alex s'était opérée du jour au lendemain sur le mode traumatique. Jusqu'à présent, il n'avait enregistré que des pertes dans ce domaine, alors que du temps de son frère on n'enregistrait que des réussites. Il avait refusé de revendre une partie du domaine acquis sur les voisins. De toutes façons soupira Julie son propre père n'était plus là pour le racheter le père de Julie n'était plus de ce monde pour le racheter. Et elle se demandait, vu la colère permanente d'Alex, s'il n'était pas au bord de la faillite.
- Je suis désolée dit-elle machinalement.
- Moi aussi, dit-il avec rudesse. Je suis épuisé et à bout de nerfs. Et maintenant il faut aller à ce truc.
- Ce truc, répéta-t-elle agacée. Tu veux parler de la préparation à l'accouchement de la femme que tu as harcelée pour qu'elle accepte de devenir ta femme.
- Ouais exact.
- Écoute, si tu n'as pas envie de venir, laisse tomber.
- Tu préfèrerais ?
- Je préfèrerais que tu viennes de bon cœur et tu le sais bien dit-elle avec une mauvaise humeur croissante.
- Je suis désolé. Ce n'est pas mon enfant, tu ne sais même pas si ce sera un garçon ou une fille parce que tu as refusé de le savoir et je ne suis pas le genre cœur sensible qui adore ces trucs comme mon frère ou ton petit copain du boulot.
- Oh, Alex, arrête, c'est juste un collègue
- Il n'a rien de mieux à faire que de tapoter un ordinateur assis sur son cul...
- Au moins ce collègue a des enfants et comme François c'est un homme pour qui un bébé reste une chose merveilleuse et pas un fardeau de plus, répliqua-t-elle sèchement
- Tiens dit Alex, l'homme idéal n'est pas encore mort ! Je te signale qu'avec ton cœur brisé tu as accepté de m'épouser !
Il n'en était déjà plus à la satisfaction de mauvais goût de l'avoir enfin à lui qu'il avait étalée aux premiers jours de leur mariage.
- Arrête Alex, arrête !
- Arrête fit-il en ridiculisant sa voix.
Julie, les larmes aux yeux secoua la tête. Elle avait l'impression de marcher en permanence sur une pente glissante et dangereuse depuis des mois maintenant. Elle lutta pour contenir sa colère. Être constamment en colère ne pouvait pas être bon pour le bébé et pour son avenir.
- Alex, je n'ai pas envie de me disputer avec toi. Maintenant que nous sommes mariés, j'essaie simplement de mettre les choses au point. Tu sais parfaitement qu'au travail je n'ai que des collègues, voire des amis et rien de plus.
Ils roulèrent en silence. Pourrait-elle tenir encore longtemps avec cet homme ?

Ce soir Alex et elle étaient donc censés assister au cours de préparation à l'accouchement. Elle ne voulait pas être en retard. L'hôpital était très calme par cette soirée pluvieuse. Il y avait un autre couple qui arrivait devant l'entrée principale. La femme avait de longs cheveux châtains et marchait une main doucement posée sur son ventre rebondi. L'homme qui l'accompagnait tenait un parapluie les abritant tous les deux. Il portait un costume-cravate et elle regarda son visage. Elle blêmit et regarda Alex.
Alex à son côté dans la voiture, avait de plus en plus les mâchoires crispées, le regard dur,  les mains  serrées sur le volant. Il était évident, à le voir, qu'il était en colère et mal à l'aise sous le regard des deux autres. Il ne les regardait pas.
Soudain, elle reconnut son ancienne amie Hanna qu'elle n'avait pas vue depuis des années et chose incompréhensive, son frère qui avait disparu le même jour que F. Théo qu'elle avait eu du mal à reconnaître au premier coup d'oeil était devenu un homme mûr. De son bras libre, il enlaçait Hanna d'un geste protecteur et ils souriaient. Julie les contempla tristement. Son cœur bondissait devant sa vie gâchée, ses ancienne affections perdues. Ces deux-là offraient l'image classique d'un couple attendant un bébé : excités, heureux, tendres.
Tout à coup elle décida de les appeler. Elle baissa la vitre.
- Hanna appela-t-elle.
La jeune femme leva les yeux en entendant sa voix, et leurs regards se croisèrent. Elle vint jusqu'à la vitre de la voiture.
- Qu'est-ce que tu fais là, s'exclama-t-elle ?
Mais Alex ne l'entendait pas de cette oreille :
- Descends lui dit-il sèchement, je vais garer la voiture.
Interloquée, Julie hésita.
- Descend, gronda-t-il plus durement encore.
Julie prit son sac, jeta un regard d'incompréhension à Alex, s'extirpa tant bien que mal, très gênée, défroissa ses vêtements. Hanna et Théo étaient retournés sur le trottoir, figés.
- Je vis maintenant avec Alex dit-elle d'une voix faussement enjouée.
Hanna se raidit et recula comme si elle venait de prendre une gifle. Son visage se vida de toute couleur. Le sourire amical s'effaça et elle cramponna la main de Théo dont l'expression gauche mais amène s'était fermée.
Nous pouvons y aller ensemble dit-elle pour se donner une contenance, il va sans doute me rejoindre à l'intérieur.
Hanna acquiesça sans un mot.
Alex relevait la vitre et démarrait en trombe.
- Je viens pour la préparation à l'accouchement. Et toi ?
- Moi aussi s'écria Ana ravie. Je ne savais pas que tu étais enceinte.
- Moi non plus et surtout de mon frère.
Son frère de plus en plus gêné s'approcha pour la saluer. Julie l'embrassa sans lui poser de questions.
- Si nous entrions nous assoir dans un bar ? demanda-t-il doucement, nous avons beaucoup de choses à nous dire.
Julie frissonna :
- Surtout pas, répondit Julie, qui connaissait d'avance la réaction d'Alex.
- Tu as raison, mais nous avons tant de choses à t'expliquer depuis, notre fuite.
- Cela fait des mois que je ne vous ai pas revus murmura-t-elle avec une colère sourde. Julie ne comprenait pas. J'ai d'ailleurs pleuré ta mort dit-elle à Théo ! Vous auriez pu vous manifester tout de même !
- Tu me croyais mort et pourtant je vis, mais j'ai fait en sorte que l'on me croie mort. J'y ai été obligé. Le juge m'a immédiatement fait retirer les menottes. C'était du cinéma parce qu'il me sentait menacé. Menacé de mort, menacé de prison. On avait volontairement voulu me faire accuser. Tout devait passer par une filière de sécurité. Nous sommes toujours sous programme d'isolement sécurisé, mais nous en avons eu assez de nous cacher. Seule une rencontre fortuite avec Hanna m'a permis de briser déjà la monotonie et la solitude. De plus pour l'enfant nous voulons retrouver une vie normale.
Les larmes leur venait aux yeux. Des souvenirs les assaillaient. Théo pour détendre l'atmosphère parla du passé..
- Te souviens-tu des chants de Noël, de la voix merveilleuse de notre mère.
- Nous nous taisions rien que pour le simple plaisir d'entendre sa voix superbe, la clarté de son timbre et la chaleur qu'elle mettait dans toutes ses chansons comme dans tous ses récits.
Gêné il se tut. Puis, avec une mine de crucifié, il avoua :
- J'avais peur. De nous deux, c'était toi qui risquais le moins. Avec Ana nous cherchions des preuves... Même lorsque l'on choisit la solitude, il peut arriver que l'envie vienne de s'approcher un peu des autres.
- Des preuves de quoi ?
- Des preuves contre l'assassin de François et de moi-même car il a failli me tuer.
- Mais qui donc ?
- Alex, ton mari.
- Alex, c'est un homme désagréable, mais pas un assassin !
- Et pourtant je suis sûr de moi. Il s'est donné tant de mal pour être fils unique et pour être ton époux ! J'avais découvert pas mal de ses magouilles et je devais me cacher, j'étais une menace.
- Une menace répéta Julie éberluée...
- Il est l’assassin, je t'assure. En fait c'est le genre de gars que tu peux ramener à la maison. Il a un aspect excellent, propre mais un regard méchant qui le rend laid.Il ne se salit pas, mais beaucoup de gens ont répandu le sang pour lui.
- Mais il n'y avait pas de corps où pouvait-il être ? Sans victime trouvée, nous ne pouvons poursuivre les recherches ni même l'enquête.
- Oui, je sais, il n'y avait pas de corps. Je n'ai pas tout vu, mais j'ai vu avec certitude Alex nous poursuivre et nous frapper. Bien sûr personne n’a cherché l'assassin, sans corps, il n’y a pas de crime ! Et moi, j'étais sous la protection de la police.

- Des preuves, il n'y en a pratiquement pas...
- Si, émit son frère qui s'étrangla presque, il y en a, mais Alex a tellement d'appuis! En fait c'est parce que j'en ai trop que j'ai disparu pour les sauver et pour sauver ma vie.
- Quelles preuves ?
- Il y a ma parole, celle de Ana, la vie qu'il te fait mener.
- Les paroles ne sont pas suffisantes ! Qu'as-tu vu au juste ?
- Le soir de la disparition de François, j'ai aperçu, peu de temps avant, Alex en conversation avec son frère. Il était comme toujours en colère. Je me suis caché, j'avais peur et Ana aussi. C'est un gars imprévisible. J'étais loin mais je les ai vus se battre. Le gars a sorti un couteau, ses forces étaient décuplées, sa bouche cruelle, son air féroce. Il fallait savoir que c'était lui car il portait un grand manteau noir et avait le col relevé. Mais j'ai reconnu le profil, ce ne pouvait être que son père ou Alex. Mais le père est plus vieux, moins souple et il n'aurait pas lutté, avec un tel acharnement, contre son propre fils. Mais j'ai bien reconnu la voix.de François qui essayait de le calmer.
- C'est vrai reconnut Julie que le corps de F. n'a pas été retrouvé...
Et soudain, elle eut le désir violent de le rechercher. Mais non, c'était un rêve insensé.
- Tout cela me paraît impossible. Alex est un violent, pas un assassin.
- Si tu vois les choses comme ça, tu n'as pas encore fini de souffrir par lui ! dit Hanna
- Souffrir ? C'est presque peu de dire souffrir.
Ana enveloppa son amie d'un bras affectueux. Alors viens avec nous.
- Pas tout de suite. J'ai promis, je me suis mariée. Je n'ai à lui reprocher que des paroles et des gestes un peu violents.
- Depuis qu'il nous a vus, cela risque d'empirer. Nous risquons tous les trois notre vie, désormais.
- C'est une aventure que j'ai commencée depuis longtemps dit son frère et je t'avertis que pour toi qui as épousé Alex, elle est redoutable. Tu ne mesures pas, je le crains, les dangers et les difficultés d'une telle entreprise. Tu y laisserais la vie et F, s'il était vivant, ce dont je doute, n'aurait plus aucune chance,  de te retrouver. Est-ce cela que tu veux ?
Puis il osa :
- J'ai peur depuis le soir du meurtre de F. J'étais présent. Je savais que désormais j'étais continuellement en danger mais que toi tu ne risquais rien. L'homme est mauvais et je l'ai toujours jugé ainsi. Depuis, je recherche des preuves. Sans elles je serai toujours sous la menace car il est conscient de mes démarches. Je ne sais pas si c'est le père ou le fils, mais c'était avec certitude l'une des deux silhouettes. Et maintenant que tu vis avec Alex, j'ai peur pour toi.
Quelqu'un dans cette affaire avait-il pensé à la jeune femme enceinte, oubliée, délaissée, orpheline ? Chacun n'écoutant que ses réactions viriles ou sa vengeance.
- Julie, Alex ne m'inspire aucune confiance, J'ai fui car je le crois un meurtrier mais je n'ai aucune preuve. Aucune condamnation n'est possible sans véritable preuve.
- Tu m'as abandonnée avec ce meurtrier en sachant que.j'allais l'épouser ?
- Il t'aimait, tu ne risquais rien.
- Il m'a harcelée, rendue malheureuse. J'ai très vite constaté qu'il aimait plus l'argent que moi...
- Il m'aurait tué  !
- Tu es lâche, tu ne vaux pas mieux que lui. Je commence à vous connaître toi et ceux qui sont comme Alex.  Il me semble qu'une nuée pestilentielle vous environne. Votre odeur me suit partout, elle colle à ma peau.. Je vous perçois avant même de vous voir.
- Non, n'exagère pas je ne peux pas être comparée à Alex. J'ai été lâche si tu veux, je suis un faible certes. Mais je ne savais pas que tu allais l'épouser. Tu ne l'aimais pas et tu ne risquais rien car lui t'aimait odeur. Seules la ruse et la tromperie permettent aux faibles comme moi, de combattre un puissant scélérat. Alex est malfaisant, c'est quelqu'un dans le genre d'Attila. Là où il passe les illusions n'existent plus et la crainte règne, il a des instincts aiguisés de prédateur et être invisible était pour moi le seul moyen d'en venir à bout. Il sera toujours le plus fort. Maintenant qu'il m'a vu, je risque encore beaucoup et je vais être obligé de disparaître encore. Je t'assure ce n'est pas une vie enviable non plus. Tu n'es plus toi-même, tu changes d'identité, de passé même.
Ces propos choquèrent Julie jusqu'aux larmes.
- Un jour viendra où il paiera !
Ana précisa :
- Nous nous sommes mariés dans l'intimité...Nous sommes heureux et angoissés à la fois. Mais Théo voulait tirer un trait sur le passé. Pas sur toi, bien sûr... Je veux dire... Comment se montrer alors qu'il est menacé de mort ?

- C'est bon dit la sage femme qui venait de terminer son exposé sur une bonne alimentation pendant la grossesse. La semaine prochaine, nous travaillerons sur le contrôle de la respiration. Ce sera de première importance pour les papas dont le rôle sera de penser pour vous et de vous guider dans les  moments de stress. Ils auront un important soutien moral.
Julie encore une fois était seule. La colère la laissait sans réaction et elle ne regardait ni la sage femme ni les autres dont elle imaginait les regards de sympathie. Elle avait envie de crier : " Non, je ne suis pas seule ! " mais en fait, elle était bel et bien seule. Alex ne franchirait jamais la porte de l'hôpital, sans même lui donner d'explication. Ce n'était pas son fils et il le montrait bien contrairement à ses promesses du début.
Elle sentait Hanna presque physiquement dans son dos. Alex n'était pas venu, Alex n'avait pas garé la voiture comme il l'avait dit. Alex avait fui. Fui quoi ? Le cours, son frère et son amie ? Son attitude s'était aggravée depuis la rencontre.

Il lui fallait sortir en affectant de ne rien remarquer de l'attitude des autres.
Hanna et elle n'avaient pas eu l'occasion de bavarder, dans la mesure où le cours commençait au moment où elles arrivaient. A la fin du cours elle ne voulut pas laisser à Ana le temps de lui poser la moindre question. Elle se leva et quitta la salle. Elle jeta un coup d'œil aux couloirs silencieux de l'hôpital, mais elle ne vit nulle part Alex.
Toutes les excuses seraient bonnes pour Alex. Elle n'avait aucun moyen de transport puisqu'il l'avait accompagnée. Elle chercha un peu de monnaie dans son sac et se dirigea vers une cabine téléphonique pour appeler un taxi. Ses mains tremblaient en composant le numéro. Elle parvint tout juste à contrôler sa voix pour indiquer ses coordonnées. Après avoir raccroché, elle traversa le hall de l'hôpital et se trouva nez à nez avec Hanna qui manifestement la cherchait.
- Alex évidemment n'est pas resté... s'indigna-t-elle. Laisse-nous t'accompagner.
- Non merci, j'ai appelé un taxi et je ne sais pas pourquoi il est parti.
- Moi je le devine dit Hanna furieuse.
Manifestement il existe un contentieux entre eux, songea Julie, mais elle préféra ne pas en connaître les motifs. Ou plutôt si, elle les devinait trop bien. Elle avait bien assez de soucis pour l'instant. Elle ne supportait pas de devoir fournir des explications.
- Franchement ça va répondit-elle vaguement...
Elle n'osait pas dire qu'Alex n'avait plus aucune tendresse - en admettant qu'il en eût jamais !
- que pour lui-même. Il la brutalisait de plus en plus. Mais le dégoût qu'il lui inspirait était encore le plus difficile à supporter.
- En es-tu bien certaine insista Ana ? Nous nous faisons du souci pour toi. On ne trahit que ce que l'on admire, que l'on estime ou que l'on aime. Tu n'éprouves rien de tout cela pour Alex.
Julie sentit une véritable inquiétude dans sa voix. Elle ne put s'empêcher d'avouer :
- Nous avons quelques problèmes... passagers... Mais je ne peux les résoudre en fuyant. J'ai déjà essayé et c'est impossible.
Ana lui prit la main et la serra, son frère s'approchait d'elles.
- Pourquoi ne viens-tu pas chez nous, nous habitons le village voisin.
- Merci dit-elle, nous n'en sommes pas encore là ! Et puis ce soir je suis fatiguée.
- Nous sommes très inquiets pour toi insista Ana.. Tu as épousé un homme dangereux, un homme que personne n'aime. Pourquoi l'as-tu épousé ? Je t'en prie, viens...
Pourquoi tant de sollicitude ?
Pourtant elle retarda ce moment. Elle ne se croyait pas encore poursuivie par la haine et elle savait son frère et sa belle sœur très démunis.
- Merci dit-elle sincèrement, mais pas ce soir. Je vous appellerai, promis.
Elle fouilla dans son sac pour noter leur adresse.
- Je reste ton amie, Julie sache-le et si nous nous sommes éloignés, c'est parce que nous avions une raison valable. Si tu as un problème retrouve-nous  à la pierre levée, celle où nous aimions aller, il te suffira de téléphoner...
Une telle amitié dans de semblables moments suppose du courage. Julie se sentait comme la pauvre biche poursuivie par le chien assoiffé de sang. Alex avait l'amour de l'argent et cet amour de l'argent est un mal incurable.
Julie n'en sut pas davantage. Elle aperçut le taxi et étreignit son frère et son amie.
Julie sortit de l'hôpital et monta dans le taxi. Elle aperçut une dernière fois son frère qui serrait Hanna d'un geste protecteur, tandis qu'ils la regardaient partir.
Sa mère était morte alors qu'elle avait 5 ans et elle divisait toujours sa vie en deux parties : les années de bonheur avant son départ, le malheur après. Son père avait fait le maximum, mais il avait été trompé tout en croyant faire des économies pour ses enfants. Elle avait cru avec François construire un foyer et retrouver le bonheur d'autrefois...Alors tout avait semblé possible. Elle avait imaginé pour son bébé une enfance différente de la sienne. Elle avait ensuite accepté le harcèlement d'Alex pour que l'enfant ait un père. Mais il n'était pas un père, loin de là, malgré ses promesses. Des larmes de colère jaillissaient de ses yeux. Julie n'était plus comme avant et elle ne serait jamais plus comme avant.
- Je ne suis plus la même affirma-t-elle dans un murmure et à vrai dire je ne me connais plus moi-même. Avant je réagissais.
Le taxi s'arrêta devant le bâtiment qui aurait dû être celui de sa famille avec F et où vivrait encore son père, peut-être même son frère. La maison était assez grande... Désormais Alex et elle y vivaient. Il avait tout acheté et fait faire des travaux de restauration. Julie, elle avait tenté de tirer le meilleur parti de sa nouvelle situation. Elle avait tenu la maison propre et fleurie. Mais progressivement l'envie de ramasser les cannettes de bière vides d'Alex, de répondre avec douceur à ses colères... lui avait passé. Ces derniers temps, la ferme lui semblait hostile.
Julie paya le chauffeur et descendit de la voiture. Elle se massa un instant le dos  à l'endroit douloureux où le bébé devenait lourd. C'est à lui qu'elle pensait de plus en plus souvent, avec de plus en plus d'inquiétude. L'air de la pièce comme toujours était vicié et sentait la bière. De nombreuses cannettes étaient déjà empilées à côté de lui.
Pas un mot d'excuse pensa-t-elle. Elle savait qu'il attendait une réaction de sa part : reproche ou récrimination. Elle n'allait pas lui faire ce plaisir. Elle décida de monter dans sa chambre pour préparer une valise. Pendant qu'elle la jetait sur le lit, elle entendit les pas d'Alex dans le couloir. Il titubait. Il était ivre, plus ivre que jamais. Elle ne l'avait encore jamais vu ainsi. L'espace d'un instant, Julie sentit un frisson de peur la traverser.
- Je te signale que si tu m'échappes, je te retrouverai, je suis un fin limier et je serai toujours sur ta trace. Je ferai des recherches ADN. C'est l'enfant de mon frère, il peut être le mien ! l'entendit-elle ricaner. On ne verra sans doute pas la différence puisqu'il est mort !
  - Alex, je t'en prie, dit-elle.
Elle continua à sortir les vêtements de la commode tout en le regardant tristement :
- Cela ne marche pas entre nous, c'est évident.
- Elle se dirigea vers le placard et commença à  décrocher les vêtements de leur cintre.
- Ne me tourne pas le dos, ordonna-t-il et arrête de fouiller dans les armoires.
Elle tenta d'ignorer le ton menaçant de sa voix et de répondre sur un ton calme.
- Je ne veux pas discuter maintenant parce que tu es ivre. On verra demain.
Tout en enfilant un vêtement d'intérieur, elle ouvrit la porte qui devait être la chambre du bébé. Le berceau, d'un tissu bleu pâle et blanc assorti aux rideaux témoignait du désir d'Alex que le bébé fût un garçon. Le meuble à langer, le papier peint constellé de petits animaux bondissants au lieu d'annoncer le bonheur, la révoltèrent. Tout cela ressemblait à une chambre de catalogue où personne n'était intervenu avec amour et surtout pas elle. Jamais il ne lui avait demandé son avis. Impossible d'imaginer que son enfant dormirait là un jour après ce qui venait de se passer devant la maternité. La maison comme la chambre semblait la rejeter.
Elle ne savait même pas où elle irait s'installer. En ville dans un hôtel ? Mais elle avait peu d'argent. Au travail elle s'absentait souvent et Alex mettait de plus en plus d'entraves au fait qu'elle puisse travailler. Elle ne pouvait tout de même pas s'imposer chez son frère, surtout après tout ce temps ! Plus tard, elle verrait...
Elle continuait calmement à s'affairer. Il a eu ce qu'il voulait, il m'a épousée je ne sais encore dans quel but. Dans ce sens il a gagné, mais j'aurais ma vengeance. Elle se retourna pour placer les derniers vêtements attrapés, dans la valise, mais elle suspendit son geste. Alex était rentré dans la chambre avec ses airs des mauvais jours. Sans lui laisser le temps de comprendre ce qu'il allait faire, il fonça sur le lit pour lui saisir le bras la déséquilibrer et lorsqu'elle tomba à genoux, il la frappa en plein visage si fortement qu'elle senti le sang chaud couler de son nez, rouler sur sa lèvre supérieure. Tandis qu'elle tremblait, les mains glacées, Alex venait d'attraper la poignée du bagage ouvert et répandait tout d'un mouvement brutal, dans la pièce. Les vêtements volèrent partout, tandis que la valise heurtait le mur, s'y écrasait, avant d'atterrir sur le sol avec un bruit sourd.
Julie le regarda pétrifiée, son cœur battait fortement. et la sueur perlait à son front et lui glaçait le dos.
 Lui, contemplait les résultats de son geste avec un air de satisfaction malveillante.
- Sale ivrogne murmura-t-elle d'une voix sourde. La haine contenue depuis longtemps l'aveuglait, mais la peur la tempérait.
Calme-toi se dit-elle, ne discute pas. Réfléchis, comment vas-tu réagir, comment vas-tu lui échapper ? Il faut absolument sortir d'ici.
Elle se dirigea vers la porte de la chambre, mais il se mit en travers, sur l'encadrement, pour l'empêcher de passer.
- Ce n'est pas possible pensa-t-elle. S'il refusait de bouger, elle ne pourrait pas lutter contre sa force.
- Laisse-moi passer s'il te plaît souffla-t-elle d'une voix tremblante. Ne me menace pas sinon, je vais croire que tu as tué F.
Il la gifla de nouveau.
- Ne me menace pas grommela-t-il. C'est moi qui décide ici.
D'un air décidé elle saisit alors son téléphone.
Alex percevait sa peur et cela le réjouissait.
Soudain il la saisit violemment par les cheveux...

Il semblait à la jeune femme qu'il lui faisait descendre une pente effrayante, glissante et fétide. Le froid noir était humide comme au fond d'un boyau. Des odeurs de pourriture émanaient de l'endroit. Aucune lumière n'apparaissait sous la couverture dont il l'avait enveloppée. Elle se sentait tirée de force dans de profondes ténèbres et dans un silence lourd où seuls s'entendaient leurs pas.
Elle ne voulait pas mourir là comme un rat dans son trou...
Elle avait découvert qu'Alex n'était pas qu'un voyou, mais aussi un escroc. Il travaillait sans cesse et sans scrupules, à s'enrichir le plus possible, mais il ne travaillait jamais honnêtement. Peut-être que comme son frère, elle commençait à en savoir trop.

Elle avait passé là, abandonnée, des heures interminables. Devant ce souterrain il devait y avoir des gens rassemblés. Julie espéra attirer leur attention, mais comment ?
Des heures qui étaient peut-être des jours s'écoulèrent. Le temps semblait si long. La crise de désespoir qui l'avait un instant terrassée avait disparu. La peur l'avait lâchée, l'inquiétude pour sa survie, pour son enfant demandait toute son attention. Le moment venu, chacun est seul et ne peut souffrir que sa propre mort comme il n'a vécu que sa propre vie. Le temps de réfléchir pour agir était venu. Son frère et Hanna avaient raison, elle était confrontée à un adversaire retors, perspicace et sournois. Elle n'avait plus envie que de liberté elle qui avait tout perdu sur cette terre. Mais dans cette sordide prison elle ne rêvait plus que de grand air, de ciel limpide, de verdure, d'oiseaux... Le silence du souterrain dont les épais murs et la profondeur ne permettaient aucune escapade et étouffaient les bruits. Tout cela lui paraissait insupportable. Elle se faisait l'effet d'un naufragé jeté brutalement par la mer sur un îlot sombre, froid, stérile, solitaire sans aucun moyen de communication.
Chaque fois que Julie voulait franchir la porte de sa prison, elle trouvait un chien féroce, bien dressé, devant elle lui barrant le passage. Ses yeux noisettes prenaient de curieux tons froids et manifestement il se contenait au prix d'un immense effort de volonté.
- Tu ne partiras pas tant que l'enfant ne sera pas né et déclaré mon fils lui avait hurlé Alex avant de la confier à son molosse !


Julie devint tellement faible qu'elle accoucha sans presque s'en rendre compte.  Une douleur fulgurante avait soudain traversé son corps et l'avait arrachée à un sommeil tourmenté et bref. haletante, la sueur au front, elle avait constaté que la vague douleur se retirait lentement. Elle avait hésité à appeler sachant qu'on risquait de lui prendre le bébé. mais déjà la vague revenait remontant des profondeurs de son corps avec une telle violence que la jeune femme faillit crier. L'enfant réclamait impérieusement sa venue au monde. Autour d'elle aucun visage anxieux pour la soutenir ou lui montrer de l'amour, de l'amitié...Le corps écartelé, ouvert en un ultime effort, libéra le petit garçon. c'était un superbe enfant. Elle sentit un instant son coeur fondre de bonheur. L'amour maternel entra en elle comme une tempête emportant incertitudes et regrets. Elle coupa elle-même le cordon ombilical et contempla son enfant caressant timidement les joues et les doigts. Sa tendresse débordait mais la fatigue l'emporta soudain. Elle s'évanouit.
Quand elle émergea de sa souffrance physique et morale, ne voyant rien, elle eut un doute; elle réussit à demander :
- L’enfant est-ce qu’il est né ?
- Bien sûr qu’il est né. C’est un garçon. Tiens le voilà
Julie vit un petit visage rouge et crispé, déjà habillé et deux poings minuscules qui se resserraient près d’un nez minuscule. Elle sourit pour la première fois depuis longtemps.
- Dieu qu’il est laid souffla-t-elle pour se donner une contenance, pour ne pas faire voir sa souffrance, sa peur d'être dépossédée, mais elle caressa avec mille précautions ses petites mains.
– Il est superbe au contraire. Ce sera un beau gaillard. Ce sera mon fils et toi il te faudra apprendre à m'obéir si tu veux revoir ton fils.
– Il ressemble à son père, à son père qui ne le verra jamais, gémit-elle.

Elle ne vivait plus dans une cave, mais elle était toujours séquestrée.
 


Elle regarda  le policier qui faisait sa ronde.


- Toute vérité n'est pas bonne à dire : si Alex est bien à l'origine de cette machination, nous ne serons pas entendus sans preuves avait dit Théo. Et une nouvelle peur venait de naître en Julie.
- Pour se venger il peut me prendre mon fils. Mais elle avait presque honte d'y penser, ce fils peut aussi bien devenir sa puissance, sa domination sur Alex et la fin de ses malheurs.


 

 

Son frère et son amie vivaient plus ou moins cachés depuis leur retour dans  la région. Des passereaux donnaient un concert dans la ramille haute du plus proche platane. La tête renversée, le jeune homme regardait le ciel libre entre les branches. Il sentait à côté de lui le silence d'Ana comme une richesse en réserve. Et tout à coup, celui du parc se décomposa en une infinité de bruits aussi vieux que son enfance. Il entendit de nouveau , avec une oreille neuve, la risée de brise entre les feuilles, le cri des mouettes qui s'égaraient loin de la mer, le ploc des poissons montant à la surface du miroir d'eau, il perçut la resse incessante des cigales. Sans ses déboires, eût-il jamais su que c'était si précieux. Ce soleil ! Et cette terre qu'ils avaient perdue ! Pourquoi se demandait-il encore ?

Ils avaient changé de nom et elle savait désormais qu'elle pouvait compter sur eux.

Ce ne fut pas facile. Elle se trouvait en équilibre instable. Théo sentait jusque dans sa propre chair, la panique qui s'emparait de Julie. Collé au mur, elle n'articulait pas une parole, elle n'exhalait pas un souffle, mais il pouvait entendre ses dents claquer. Il devenait nerveux lui aussi. Enfin, l'échelle de corde qu'il tenait se tendit
- Tout va bien, murmura-t-il. L'échelle ne bougera pas, je la tiens fermement.
Mais Alex avait entendu du bruit. Il pénétrait dans la chambre et prise de panique, au-delà de tout raisonnement, Julie ferma les yeux et lâcha le rebord de la fenêtre où déjà la main d'Alex allait la saisir. Les yeux étroitement clos, bien qu'elle vît plus rien, son imagination lui dépeignit en l'amplifiant sa situation aggravée de peur et de vertige, elle tomba, tomba sous les hurlements des deux hommes. l'un criait de peur, l'autre de rage. Folle de terreur elle s'abattit brutalement sur les bras de Théo, le renversa et ils tombèrent tous deux violemment sur la chaussée. Poussant un cri plaintif, angoissé et nerveux ils se relevèrent pleins de contusions mais sans plus de dommages.
Elle courut jusqu'à ce qu'elle ne perçut plus aucune trace de présence humaine aux alentours.

La police  ne fit pas beaucoup preuve d'empressement. Sûr que on avait eu affaire à une dame riche ou à quelqu'un de haut placé avec manteau de fourrure, il y aurait eu dix flics en train de courir d'un bureau à l'autre., comme si tout le pays était au bord d'un naufrage ou d'une forte inondation.
Elle se trouva alors devant une misérable masure abandonnée aux intempéries et aux ronces. La moitié du toit avait été emportée par le vent, un mur s'était effondré et la végétation commençait à envahir l'intérieur, le tapissant d'herbes folles.
- J'ai peur murmura-t-elle. Elle décida cependant de passer la nuit cachée là. Il faisait un léger clair de lune et elle s'accoutuma à la pénombre. Heureusement l'été commençait à se faire sentir dans la douceur des soirées, les fruits mûrissants, l'exubérance des fleurs...Pour la première fois depuis bien longtemps, Julie se replongeait dans la nature, dans le contact intime avec la forêt qu'elle avait tant aimée. Elle s'étonnait de retrouver, presque intacte, cette sensation d'intimité avec les grands arbres. Ce n'était pas la première fois qu'elle leur demandait asile et jamais ils ne l'avaient déçue. Le sous-bois, ouaté de neige, avait un aspect irréel. Le froid n'y était pas vif et les chênes qui baissaient sous le poids de la neige leurs lourdes branches ourlées de blanc, avaient un calme majestueux. Dans les clairières, les flaques de lune faisaient scintiller des milliers de minuscules cristaux et le silence était celui, simple et doux, de la campagne endormie. très vite elle se trouva amaigrie par le manque d'aliments, par le froid qui lui labourait son visage si tendre encore.

Ce n'est pas le moment de faiblir, se dit-elle en se retrouvant sur la chaussée glacée. Espérons qu'il ne me poursuivra pas et que la marche va me redonner du tonus et m'éclaircir les idées. Elle avait du mal à marcher après sa séquestration, de plus, elle n'avait trouvé que ses bottes à hauts talons. Deux jeunes hommes emmitouflés la dépassèrent à bicyclettes. Ils bavardaient tout en pédalant. Ils lui firent un signe amical qui lui fit chaud au cœur. L'un d'eux pourrait être François songea-t-elle. Après tout, on n'a jamais retrouvé son corps. Le reconnaîtrait-elle encore s'il revenait ?  Chercher à retrouver un visage dans la foule ? Tu irais presque certainement au-devant d’une lourde déception se disait-elle  et rien n’est pire qu’un rêve défiguré.
 

 Théo constata la faiblesse de sa sœur. Tout dans son attitude disait la lassitude et de larges cernes marquaient à présent ses yeux.
- Tu vas résister lui dit-il, tu ne vas pas risquer ta vie ?
- Bien sûr que non, je veux vivre surtout pour lui, maintenant que vous avez ravivé l'espoir en moi.
Elle était encore faible et endolorie d'avoir été séquestrée.

 

Ce jour-là, alors qu'elle venait de rejoindre son nouveau logis en ville,  d'un pas paisible de promenade, avec son petit, elle aperçut par la fenêtre de l'escalier, la silhouette d'un homme bien bâti qui lui sembla familière. Sa vue figea dans ses veines tout le sang de Julie. Il se mit à regarder sa montre, il la fit remonter du poignet vers l'avant bras. Le bracelet laissait une marque rouge. Curieux les détails dont on se souvient tant d'années après, lorsqu'on a aimé quelqu'un ! Elle se pencha pour mieux le voir, mais il avait tourné à l'angle d'une rue.   Il était grand, cela c'était certain, beaucoup plus que ceux qu'il bousculait sans ménagements. Avec une force irrésistible, il fendait la foule aussi aisément que l'étrave d'un fendait les flots et  les policiers qui venaient derrière lui devaient faire de gros efforts pour le suivre.
C'était si soudain, alors qu'elle ne l'espérait plus, cet ami F. si cher à son cœur, le père de son enfant qu'elle avait cru mort, disparu...
Elle téléphona à son frère et à Ana. Ceux-ci appelèrent la police.

 Et comme, en bas, F accompagné des policiers s'engouffrait dans le hall, J., ramenant sa robe de chambre à deux mains, courut,  traversa l'appartement comme un éclair blanc, se jeta dans l'escalier que déjà son ami escaladait quatre à quatre et, finalement, avec un cri de joie qui était presque un sanglot, s'abattit sur sa poitrine, riant et pleurant tout à la fois. Il avait toujours ses larges épaules, son regard bleu si vif, des traits fiers et des cheveux noirs en désordre.
Lui aussi avait crié en l'apercevant. Il avait clamé son nom si fort que l'entrée en avait résonné, se délivrant d'un silence de tant de mois où il n'avait pu que murmurer des souvenirs inutiles et des rêves. Puis F avait saisi Julie, l'avait empoignée, soulevée de terre et maintenant, sans souci des policiers qui regardaient depuis le palier, il la couvrait de baisers frénétiques, de baisers d'affamé qui dévoraient son visage et son cou.
- F! souffla-t-elle, soudain ivre de joie. Toi, toi que je croyais mort!
Côte à côte, le nez en l'air, les policiers regardaient du bas de l'escalier.
Julie fascinée, le dévorait des yeux. La ressemblance avec François était indéniable. Elle tenait surtout à la forme de la bouche, au dessin du minuscule menton volontaire, et au grand front bien modelé qui proclamait l'intelligence.
Quel admirable amour, après tout ce temps et cette amnésie pensaient-ils simplement.

Les journalistes, les cadreurs se donnaient des coups de coude pour capturer l'image des personnes en larmes ! De la grande télé !.

Entre la crainte de se tromper et le bonheur, son cœur, en une seconde venait de faire son choix. Il avait tout balayé des anciennes peurs, tout ce qui n'était pas le rayonnement de l'amour. D'un seul coup, elle qui dépérissait peu à peu, venait de s'illuminer…Mais, le bonheur soudain dont elle était envahie avait l'acuité d'une souffrance. La grande question : l'enfant... De qui était-il ? Allait-il falloir le prouver ?
Cette souffrance devint réelle quand elle réalisa qu'il regardait l'enfant comme celui d'Alex. 


- Je te prie de m'excuser de t'avoir retenue, après tout ce temps en effet, je n'ai plus rien à exiger, plus rien à dire. je te prie de m'excuser.
Au moment de passer le seuil Julie hésita, le regarda. Appuyé à la vitre, il restait immobile mais la trace des larmes était maintenant plus nette.
Ils avaient tant souffert l'un et l'autre de tout ce qui les avait séparés ! Fallait-il que les obstacles vinssent maintenant de F. lui- même ? Et ne pouvait-il par amour, faire taire son impérieux orgueil héritage d'une famille honnie ?
Elle ferma les yeux et le froid remplaça sa soudaine bouffée de chaleur et de joie. Le monde allait de nouveau basculer. Ses jambes amollies plièrent sous elle et elle se retrouva à genoux, regardant l'ouverture par laquelle il venait de disparaître. Le sentiment de solitude revint si cruel que Julie en pleura. Julie, avait appris à réagir. Elle ne se souvenait pas d'avoir jamais autant pleuré même le jour de la disparition de tous ses êtres les plus chers. Elle renifla, se releva, fouilla fébrilement dans ses poches pour en tirer un mouchoir et poursuivit François. Elle savait F. trop honnête envers lui-même et envers les autres pour ne pas faire la part exacte du vrai et du faux. Dès l'instant où l'influence néfaste d'Alex disparaitrait derrière ses propres sentiments et sa lucidité, il pourrait imposer silence à son orgueil masculin, à ses doutes et retrouver sa confiance spontanée d'autrefois, revenir vers elle sans perdre la face même à ses propres yeux.. D'ailleurs quand la main de la jeune femme, timidement avait frôlé la sienne, il ne l'avait pas retirée.
F. parti, elle s'examina longuement, sans complaisance, devant la glace de sa table de toilette.
le même ovale, le même nez dont elle avait été si fière, une chevelure admirable bien que la maternité l'eût récemment éprouvée. Elle se pencha pour scruter sa peau de plus près. Il n'y avait pas de rides, pas encore. Rien n'altérait le dessin des traits. Pourtant sur son visage, dont chaque détail demeurait identique, quelque chose d'indéfinissable, une sorte de velouté peut-être ? avait disparu. F. pourrait-il encore l'aimer ?

- Alex est un menteur. Je n'ai pas été forcée pour ce fils et quand il est né, je l'ai reçu avec joie car c'est le tien. Je te croyais mort. François par pitié, je n'ai jamais aimé Alex. Il m'a asservie et je te jure que cet enfant est le tien.
Elle avait presque crié.
- J'ai épousé ton frère pour donner un avenir à notre enfant. Nous étions misérables et il me harcelait. Après il m'a rendue malheureuse. Il ne m'accordait pas plus d'importance qu'à un bon plat ou à un verre de vin. Ne nous fâchons pas à cause d'un homme aussi pervers capable d'inventer n'importe quoi pour nous séparer ! Si tu veux nous ferons des tests ADN. Quoiqu'il puisse inventer c'est toi et moi qui sommes unis par ce lien de chair et de sang que rien je te l'assure ne pourra effacer.

François soudain se retourna.
Leur regard était si intense que Julie détourna le sien de peur d'être trompée par une illusion et de se trahir.
Il poussa un soupir comme si la solution d'une énigme se révélait soudain et son sourire illumina son visage forgé par la souffrance des dernières années. Après la colère, lui venait la réflexion. 
- Ne pleure pas, soupira-t-il soudain adouci et au bout d'un instant, cela te fait un mal inutile. C'est une qualité rare de raisonner avec son cœur. Tu me croyais mort et je ne t'avais pas épousée. Ta réaction est normale, tu avais le droit de disposer de toi-même. Il faut au contraire être forte pour surmonter ces dernières épreuves.
En entendant Julie revendiquer par défi le droit à disposer d'elle-même, il ne put s'empêcher de sourire, de ce curieux sourire de loup, à belles dents blanches, qui mettait déjà autrefois des flammes dans ses yeux noisette. Il savait de cruelle expérience, depuis son enfance, combien son frère était manipulateur. Il savait aussi qu'il ne faisait jamais rien sans une intention soigneusement calculée et en l'occurrence facile à deviner : mettre la main sur les biens des parents naturels de Julie qui demeuraient entiers puisque Julie était fille unique et que la recherche des descendants n'était pas close.
- Je suis lasse des épreuves, j'en ai eu plus que mon compte !

 Il alla vers la fenêtre, écartant les rideaux pour observer le soleil couchant. La lumière pourpre éclaira son visage encore si beau que marquait la trace brillante d'une larme.
Une envie violente presque irrésistible s'empara d'elle. Voir pleurer cet homme qu'elle avait connu de fer et bon cependant la bouleversait. Il serait si facile de revenir vers lui, de lui dire la vérité, de détromper sa naïve croyance dans les paroles perfides de son ignoble frère. Pourquoi l'avait-il cru avant elle-même, plus même que son regard si plein d'amour ? Vas-y efface ton orgueil. Ce sera si beau ensuite. Il te reprendra dans ses bras, tu retrouveras ses lèvres, ses mains, sa peau...
- Peut-être mais il te faut bien endurer encore celle-ci murmura F. . La bigamie est une faute grave et tu devras divorcer avant de m'épouser.

Lui aussi ne lui en voulait plus.
- J'avais perdu la mémoire. J'étais parti très loin, j'ai fait plusieurs métiers pour survivre. Cela ne me gênait pas. Mais une chose, une seule me tracassait. Il me manquait une partie de moi-même que je cherchais en me déplaçant au hasard. Pas loin d'ici, j'ai entendu les alouettes qui partaient comme des fusées. J'ai entendu les premières cigales. Je me suis demandé si je ne confondais pas avec le grésillement de la ligne à haute tension. C'était bien les cigales. Je n'en avais plus entendu depuis tellement de temps. Alors j'ai revu en souvenir ton visage s'illuminer d'un sourire au milieu des bois. Tu me criais. " Viens me chercher, je ne suis pas loin " et tu partais en courant. Alors tous mes souvenirs sont revenus.
 
 - Quand j'ouvris les yeux, j'étais plongé dans l'obscurité. le vent soufflait en ouragan. J'étais sur un navire soulevé à des hauteurs vertigineuses qui retombait dans des précipices sans fond. De l'eau bouillonnait quelque part au-dessus de ma tête. Des marins s'interpellaient dans une langue que je ne connaissais pas.  Et, moi-même pieds et poings liés, j'étais recroquevillé entre une caisse et un rouleau de cordages.
Elle apprit qu'après l'agression il s'était traîné sur le chemin où apparaissaient encore de loin en loin, les dalles usées de l'antique voie romaine. Il avait par hasard retrouvé son cheval et, par trois fois il avait tenté et enfin réussi à remonter en selle, meurtri, rompu, les vêtements déchirés et couverts de boue mais animé par une volonté farouche de se sauver de ce lieu, de ce traquenard. C'est son cheval qui l'avait guidé. Il s'était arrêté soudain épuisé dans un village que F ne connaissait pas.
Un petit homme s'était approché de cet étrange équipage. 
F lui avait crié : " tu veilleras sur mon cheval, donne-lui une balle pas mouillée, de l'eau claire, et bouchonne-le énergiquement. J'ai de quoi payer. "
- Soyez tranquille je le mène au haras, et vous, vous avez surtout besoin de vous faire soigner...
L'homme l'aida à descendre. A terre F s'évanouit et ne retrouva ses esprits qu'à l'hôpital. Pendant longtemps il ne se souvint de rien. Ce n'est que lorsque le jeune homme l'accompagna  plusieurs mois après pour lui permettre de voir son cheval au haras que des bribes de mémoire lui revinrent. Il sut seulement alors qu'il était en danger sur ses terres et que son frère était un assassin. mais il ne savait plus de quelle région il était et bien que Julie lui manquât, il avait oublié jusqu'à son nom.

Alex désespéré se rongeait les sangs. Il avait tenu sa vengeance finalement peu de temps et il sentait qu'il ne pourrait plus l'exercer de peur de représailles.
- Je n'ai aucune envie de divorcer s'empressa-t-il de dire cependant.
Ces mots secouèrent F. qui fit face.  Alex seul poussait sa colère ou sa révolte. Il s'encouragea au calme et à la lucidité.
- Nous avons assez de preuves contre toi et tes malversations.
 Cette femme il l'aimait peut-être, François savait à quel point elle pouvait s'immiscer dans les nuits tristes, même lorsqu'il avait perdu la mémoire.

Sur dénonciation de son frère et de Théo, Alex avait été arrêté. La police s'intéressait désormais à la mauvaise fortune tenace qui frappait la vie et les biens des gens alentour. Il avait ignoblement utilisé son père pour ses forfaits. Que convoitait-il véritablement ? Julie elle-même, un trésor qui aurait été enfoui dans ses terres, mais aussi le pétrole de sa famille dans leurs propriétés d'outre mer. Les trois sans doute. Mais aussi les biens des voisins pour y faire construire des logements d'été, les terres incultes pour la prochaine autoroute et le nouvel aéroport.... Il avait floué, spolié tout le monde, malmené, abusé ses voisins. Il avançait admirablement ses pions.
Julie, en présence de François, n'avait plus peur d'Alex. Ils décidèrent tous deux de retourner au village où les deux frères échangèrent  une des plus haineuse poignée de main qui se soit jamais donnée.

Alors quelque chose craqua en Julie.. C'était comme une fenêtre brutalement ouverte par un vent de tempête et l'espérance qui se débattait en elle prit son vol et monta vers le ciel en l'inondant d'une joie presque douloureuse à force d'intensité… Des larmes jaillirent de ses yeux et se mirent à couler le long de ses joues, petit ruisseau rafraîchissant qui balayait les rancunes, les dégoûts, toute la boue qui, si longtemps, avait englué l'âme de Julie, en l'étouffant… Il prit Julie dans ses bras pour apaiser ses angoisses et le terrible sentiment de honte qui la taraudait. De la petite fille enjouée, rieuse, facilement emportée tendre et malicieuse, Alex avait fait une femme meurtrie si jeune encore, pourtant. Consciente d’être avilie et se jugeant désormais indigne de F. Il fallut encore bien des paroles douces pour venir à bout de nouvelles crises de larmes. Qu'importait maintenant la manière dont François avait refait irruption dans sa vie.
Il était temps pour elle de veiller à ses propres affaires et de retrouver les biens de son père adoptif et de ses vrais parents dont Alex s'était emparé par voie illicite et criminelle. Les gens tuent pour des tas de raisons. mais la plus rare c'est simplement la méchanceté pure. Souvent ils tuent ou brisent les autres par cupidité, envie, jalousie...
François tint sa main dans la sienne, lui expliqua avec patience qu’elle était toujours la  même, qu’elle avait été contrainte. Que lui-même avait plus changé qu'elle. Il l’aiderait à oublier.
 Julie découvrait qu"en elle sa vitalité était intacte, son goût de la vie, du combat aussi et qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer François. Le retour de François l'avait ressuscitée. Elle avait de nouveau des formes pleines et douces, une grâce animale dans l'immobilité comme dans chacun de ses gestes.
L'homme insaisissable, l'orgueilleux, celui qui manipulait sans cesse les habitants du coin allait enfin être pris.  Julie aurait donné son trésor pour cela, la ferme de son cher père et même la riche maison de ses parents, retrouvée.
Le jardin de la ferme était encore beau quoique négligé, et le bâtiment principal semblait intact sous ses rosiers grimpants où demeuraient quelques roses d'automne.
- C'est bien joli encore apprécièrent-ils en chœur. Et tous les bons souvenirs refirent surface. Ils se serrèrent plus étroitement la main.
Il y aura un beau crépuscule ce soir sur la mer dit-elle.Nous dînerons tard, il faut profiter des derniers beaux jours, aller voir les vols de flamants roses, le soir au bord des étangs. Il n'y a pas un endroit que je préfèrerais à celui que nous habitons.
- Je veux bien seulement connaître la grande ville de Marseille. mais si je devais, un long temps m'éloigner d'ici, même pour visiter ce qu'il y a de plus beau dans la capitale, je sais que je me sentirais perdue.
Julie s'apaise peu à peu. Ils redevenaient des gens de la terre. ici a toujours été ta place loin des océans furieux
La seule chose qu'il resterait de leurs souffrances serait transmise dans l'éducation des enfants. Il leur faudra manger ce qu'on leur sert car les jours maigres resteraient gravés dans leur subconscient. Trop d'enfants ne mangent encore dans le monde qu'un bol de soupe transparente avec du pain rassis; Trop de gosses défaillent de faim sur les bancs des écoles.
- La vengeance est inutile, un axiome chinois dit : si tu restes longtemps au bord de la rivière, tu verras un jour passer le corps de ton ennemi. La vengeance si elle a quelque chose de grisant laisse toujours un goût amer.
-  Si j'ai bien compris dit-elle avec un sourire, c'était dangereux d'être de mes amis.


Date de création : 15/05/2015 . 07:51
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